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La procédure pénale repose sur l’analyse critique des déclarations des victimes. Mais que vaut cette grille de lecture lorsque le trauma altère la mémoire, les émotions et le comportement ? En présence de mécanismes neurobiologiques désormais établis, persister à rechercher une homogénéité absolue du récit peut révéler moins une exigence probatoire qu’un biais cognitif institutionnalisé.

Les affaires Le Scouarnec ou Pélicot l’ont prouvé au cours des derniers mois : jugement pénal et mémoire traumatique n’obéissent pas toujours aux mêmes temporalités ni aux mêmes logiques.
Car là où la justice attend un récit linéaire et constant, le psychotraumatisme peut produire fragmentation, silences, revirements apparents ou comportements jugés paradoxaux.
Incohérences de récit, dépôts de plainte tardifs, absences en audiences… Après des violences sexuelles – parfois intra-familiales – ou des atteintes à l’intégrité physique, l’attitude des plaignants peut en effet dérouter les professionnels de la justice et du droit.
« Notre regard a tendance à relever l’incompatibilité d’un comportement avec tel événement : il est tout à fait possible qu’une femme victime d’un viol dans une pièce puisse immédiatement retourner voir ses collègues dans la pièce d’à côté et reprendre le cours d’une discussion », rapporte François Lavallière, premier vice-président au tribunal judiciaire de Rennes.
Le magistrat cite également les cas où la victime affiche une froideur apparente, voire une distanciation avec les faits. « A l’audience, elle nous semble calme, posée, sereine, alors qu’elle est en train d’évoquer des faits qui, pour d’autres, provoqueraient une forte émotion ». A ce sujet, le diagnostic de Mélanie Voyer, responsable du Centre Régional de psychotraumatologie Nord Nouvelle-Aquitaine, est sans détour. « Les larmes ne sont ni indicateur de véracité, ni un indicateur de gravité de l’impact ».
Au manque d’émotions s’ajoute parfois un discours décousu. « La victime raconte qu’elle a eu l’impression d’être dans un film au moment de l’événement, et qu’elle s’est même demandé si elle n’avait pas rêvé. Et pourtant, elle n’avait pas bu. Elle ne se souvient pas du lieu, les détails sont flous, et malgré tout, elle se rappelle d’une tapisserie rouge » illustre la psychiatre, qui dirige la formation continue « Trauma et pratiques judiciaires » à l’École nationale de la magistrature (ENM), au sein de laquelle intervient également François Lavallière.
« On pourrait penser que des éléments essentiels doivent automatiquement s’imprimer dans la mémoire des victimes. Mais ce n’est pas le cas, souligne le magistrat. Je pense notamment aux infractions sexuelles qui sont commises sur des mineurs. Souvent, ils sont incapables de nous dire si cela s’est produit deux, quatre ou dix fois ; si c’était une fois par semaine ou tous les deux mois ».
Quand la victime est affectée par un psychotraumatisme, une partie de sa mémorisation peut être faussée au moment où elle essaie de la reconstituer. Ce qui peut donc avoir un impact considérable sur l’ensemble du parcours judiciaire.
C’est en fait dès la confrontation à une menace extrême que s’enclenche la réponse neurophysiologique susceptible de désorganiser la mémoire. Mélanie Voyer nous explique : face à une situation à potentiel traumatique, qui « confronte au réel de la mort », deux réponses sont possibles.
La plus fréquente est une réaction dite de « stress adapté ». Sur le plan physiologique, celle-ci se traduit par une augmentation de la fréquence respiratoire et cardiaque, d’une augmentation de l’apport d’oxygène et de glucose au niveau du muscle et des organes pour se mettre physiquement en capacité de répondre à la situation de danger. « La personne s’emploie à combattre ou à partir en courant le plus vite possible » précise la psychiatre. On identifie cette réaction de stress adapté dans environ 70 % des cas.
En parallèle, un état de « stress dépassé » peut survenir lors d’agressions extrêmement sévères ou lorsque les personnes étaient déjà fragilisées par d’autres antécédents. « Ici, le niveau de danger perçu par la personne dépasse ses capacités à faire face de façon adaptée », développe la psychiatre.
A l’échelle neurobiologique, les effets sont immédiats. Le cortex préfrontal du cerveau, censé permettre l’analyse de cette situation, n’est plus capable de la comprendre, ni de prendre des décisions. L’amygdale cérébrale – la zone de contrôle de la réponse à la peur et au danger -, qui vient d’activer son système de réponse, en subit le contrecoup. Incapable de s’arrêter de sécréter les hormones du stress (l’adrénaline et le cortisol), elle provoque un risque important d’impact cérébral ou cardiaque.
C’est dans ce contexte qu’apparaît un mécanisme de défense et de survie, psychique et physique : la dissociation péritraumatique. « Le cerveau sécrète des substances opioïdes, qui peuvent, de façon physiologique, avoir des effets anesthésiants pour permettre à l’amygdale de stopper l’activation de ce réseau de peur » expose Mélanie Voyer.
L’anesthésie peut s’appliquer sur le plan émotionnel : la victime ne ressent plus ni peur, ni angoisse, ni colère. Sur le plan physique, elle ne ressent plus de douleurs, même en cas de lésions physiques importantes. La psychiatre illustre : « Cette double anesthésie peut se traduire par un état de sidération. Les personnes n’arrivent plus à bouger, parler, crier, se défendre, même si à l’intérieur d’elles-mêmes, elles voudraient le faire ».
Incontrôlable, ce mécanisme tend à protéger la victime face à une situation insurmontable. La solution trouvée par le cerveau s’inscrit pourtant comme un pansement temporaire, puisque le souvenir de ce événement est ensuite incapable d’être traité correctement. « Il reste bloqué dans un système de mémoire essentiellement émotionnel, basé sur les perceptions initiales ressenties au moment de l’événement traumatique, sans être contextualisé. En d’autres termes : il ne fait pas partie du passé ».
Cet enregistrement défectueux du souvenir, en lien avec ce phénomène de dissociation, entraîne une symptomatologie qui peut apparaître dans les jours ou les mois suivant la confrontation à l’événement traumatique. Et c’est justement cette symptomatologie qui peut se révéler problématique plus tard, aussi bien devant l’officier de police judiciaire que le juge d’instruction.
Comment, dès lors, apprécier la crédibilité d’une déclaration lorsque des mécanismes neurobiologiques altèrent la mémoire et l’expression des faits ? Régulièrement confronté à des victimes de psychotraumatismes, François Lavallière explique qu’un certain nombre de difficultés sont surtout liées aux lacunes dans la maîtrise des mécanismes psychiques par les professionnels de la justice et du droit.
« En France, en cas de contradictoire ou d’apparence contradictoire, c’est qu’il y a forcément un mensonge. Nous jugeons, sensibles à un biais qui commanderait une homogénéité absolue… Au lieu d’en tirer un élément médical, clinique, qui permettrait d’étayer le discours, nous l’interprétons comme un élément de doute. Sachant que les sévices sexuels sont sans doute le domaine juridique dans lequel la parole de la victime est la plus remise en cause ».
Pour le premier vice-président au TJ de Rennes, il est donc « essentiel que les magistrats chaussent d’autres lunettes pour apprécier ce qui leur est raconté ». Et qu’ils se forment ? Alors que persiste le mythe de la « bonne victime », aujourd’hui, la volonté de certains professionnels de travailler en faveur d’une « justice sensible au trauma » propose un nouvel équilibre à façonner.
| « Elle cherche à se faire du fric » : pourquoi les arguments contre les victimes qui portent plainte pour viol sont (juste) sexistes Face aux incohérences dans les récits des plaignant(e)s, en matière de viol et de violences sexuelles, surgit régulièrement, sur les réseaux sociaux, l’argument des fausses accusations. Une ligne régulièrement utilisée par les mouvances masculinistes, entre autres, notamment depuis le phénomène #MeToo. Pour François Lavallière, c’est surtout une manière de décrédibiliser la parole des victimes. « Quel intérêt auraient-elles, dans le cas d’un psychotraumatisme, à déposer plainte, affronter le parcours judiciaire, la suspicion portant sur sa parole et les critiques sur sa tenue ? La seule explication qui est parfois donnée est celle de la manne financière. Mais quand on pense aux frais d’avocat ou à ceux de la procédure, elles gagnent beaucoup moins qu’elles ne perdent ». Le magistrat n’hésite pas à opérer un parallèle : « Dans les affaires de violences sexuelles, il y a un a priori de dénonciation mensongère. Mais pour un vol, a-t-on le réflexe de partir du postulat que la victime nous ment ? ». |
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