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Au sein de l’association Les Enfants d’Argus, Juliette Chapelle participe à des opérations de repérage de pédocriminels sur les réseaux sociaux. Une expérience de terrain qui nourrit son appel à sensibiliser massivement les parents, les enfants et les institutions, seule réponse durable selon elle à un phénomène en pleine expansion.

Grooming, sextorsion, diffusion d’images pédocriminelles : la pédocriminalité en ligne connaît une progression continue. En 2023, la plateforme PHAROS a enregistré plus de 420 000 signalements, reflet d’un phénomène massif mais encore difficile à mesurer, tant une large partie des infractions échappe aux radars judiciaires.
Dernier exemple en date : mi-mai, un sexagénaire a été mis en examen après avoir été piégé sur TikTok par un influenceur se faisant passer, grâce à l’intelligence artificielle, pour une adolescente de 14 ans.
La lutte contre ce fléau, l’avocate pénaliste Juliette Chapelle en a fait un de ses combats. Alors que les dossiers relatifs à la pédocriminalité se multiplient sur son bureau, une rencontre avec le président de l’association les Enfants d’Argus, dédiée à la lutte contre la pédocriminalité et la protection des enfants vulnérables, débouche fin 2023 sur une collaboration.
Depuis, l’avocate et deux de ses collaborateurs au sein de sa structure, le Kbinet, interviennent pro bono auprès de l’association à chaque étape du processus judiciaire. Objectif : « apporter une plus-value dans la définition des infractions, dans les rapports avec les parquets » et « renforcer la force de frappe de l’association ». Une initiative récompensée en octobre 2025 par les Trophées pro bono du barreau de Paris.
Et bien que le partenariat soit « récent », la cadence n’en demeure pas moins « très soutenue ». En l’espace de deux ans et demi, 275 affaires ont été traitées. Chaque mois, ce sont environ cinq dossiers d’enquête qui partent au parquet, et une à deux audiences qui se tiennent.
Mais Juliette Chapelle insiste sur un point : « Notre rôle n’est pas de se substituer à la police, bien au contraire ; on constate des infractions et on procède aux signalements. » Entretien.
Journal Spécial des Sociétés : À quels types de situations ou de dossiers êtes-vous confrontée dans le cadre de cet accompagnement et comment l’association procède-t-elle pour ouvrir une instruction ?
Juliette Chapelle : Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que les pédocriminels sont des gens passe-partout, bien insérés dans la société, qui travaillent même parfois au contact d’enfants. Ils viennent de tous les milieux sociaux, et sont de tous âges. Le plus jeune dans l’un de nos dossiers avait 18 ans, le plus âgé, 88 ans, et il avait réitéré à 91 ans.
A l’association, on a créé une douzaine d’enfants virtuels sur Facebook, derrière lesquels se trouvent en réalité des bénévoles des Enfants d’Argus formés, et on attend. Généralement, une minute suffit pour que des hommes majeurs commencent à nous parler. On n’ouvre jamais le dialogue en premier et encore moins sur le terrain sexuel.
Lorsque des questions de type « as-tu déjà vu un sexe masculin ? » nous parviennent, on répond que non, car on est un enfant de 12 ans. Pour autant, rien n’arrête ces individus, et quasi-systématiquement, ils nous adressent des photos de leur sexe.
Parfois, ces hommes vont jusqu’à donner rendez-vous à notre enfant virtuel. Dans ces cas-là, on prend attache avec la gendarmerie ou le commissariat qui s’y rend alors, car ce n’est pas notre rôle. C’est dans ces moments que l’on se rend compte de la dangerosité des réseaux sociaux pour les enfants et les adolescents.
Quand les infractions sont constituées, on monte le dossier de plainte avec les conversations. On regarde également, lorsqu’il y a un partage de photo à caractère pédocriminel, si l’auteur n’a pas déjà commis des infractions à caractère sexuel. La pédocriminalité en ligne s’accompagne souvent d’autres faits, par exemple des agressions sur des enfants de l’entourage, et nous on vient tirer toutes les ficelles.
Dans un dossier, on s’est rendu compte durant l’enquête que l’homme qui avait parlé à notre enfant virtuel avait déjà fait une cinquantaine de vraies victimes. Mais le jour de l’audience, aucun parent n’était présent sur le banc de parties civiles car c’était trop dur pour certains, ou banalisé – car virtuel – pour d’autres.
JSS : Comment, en tant qu’avocate, faites-vous face à la charge émotionnelle des dossiers que vous voyez passer ?
J. C : Ce n’est pas toujours simple. C’est pourquoi on travaille toujours en équipe sur les dossiers, on ne regarde pas toutes les photos et vidéos à caractère pédopornographique. On vérifie juste qu’il s’agit bien de cela, on limite le temps d’exposition aux images.
Il y a aussi le conditionnement du cerveau, comme ne pas travailler dans la même pièce quand on traite ces dossiers que lorsqu’on travaille sur d’autres affaires. Je travaille toujours avec la même musique de début, j’ai appris à mon cerveau à l’assimiler.
Et puis je me coupe parfois complétement de ces dossiers pour ne pas faire que cela. Des psychologues bénévoles interviennent aussi au sein l’association, et il ne faut pas se gêner pour parler avec eux car ce n’est pas une vie d’avoir ce type d’image en tête. On organise également des temps de parole au Kbinet pour savoir si tout va bien.
JSS : Quels résultats ou avancées concrètes avez-vous pu observer grâce à votre accompagnement ?
J. C : L’un des premiers résultats est l’absence de relaxe, ce qui signifie que nos dossiers sont solides et donc qu’il y a des condamnations.
Même si ces affaires s’inscrivent dans des temporalités longues, nous constatons qu’entre le dépôt de plainte et le jugement, les délais sont généralement de l’ordre d’un an et demi à deux ans, ce qui reste relativement raisonnable. Ces hommes sont condamnés « assez vite », ce qui est plutôt une bonne avancée.
Ensuite il y a des lois, comme celle du 21 avril 2021 visant à protéger les mineurs de moins de 15 ans des crimes et délits sexuels et de l’inceste, qui ont été adoptées. En-dessous de 15 ans, la question du consentement ne se pose pas.

« Pendant que ces pédocriminels parlent avec nous, ils n’échangent pas avec de vrais enfants »
Juliette Chapelle
Par ailleurs, le fait que notre méthodologie en tant qu’association de lutte contre la pédocriminalité en ligne soit reconnue et jugée conforme à ce qui est attendu des magistrats, sauf pour les avocats de la défense qui font leur boulot et viennent parfois délégitimer notre action en estimant que l’association se substitue à la police, c’est aussi une avancée.
Mais la plus grande avancée, à mon sens, est que pendant que ces pédocriminels parlent avec nous, ils n’échangent pas avec de vrais enfants. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est un de moins pendant quelque temps.
JSS : Quelles évolutions récentes constatez-vous dans les formes de pédocriminalité en ligne ?
J. C : Les plateformes de jeux ou les réseaux sociaux comme Telegram sont de nouveaux terrains d’approche pour les prédateurs qui entrent en contact dans des espaces que les parents ne voient pas. Il faut se dire que là où il y a des enfants, il y a des pédocriminels.
Ensuite, il y a l’IA et le partage massif par les parents des photos de leurs enfants sur les réseaux, ce qui est dramatique, car les pédocriminels génèrent souvent des images pédopornographiques à partir de visages réels. On l’a vu dans certains de nos dossiers.
Les parents ne s’en rendent pas compte, mais ils doivent intégrer que les réseaux sociaux ne sont pas des albums de photos de familles. En postant ces photos, ils deviennent créateurs de contenus et participent à un système qui permet à des gens malintentionnés de pouvoir assouvir leurs fantasmes. J’aimerais qu’ils aient ça en tête.
La troisième évolution inquiétante, c’est la sextorsion. Les mineurs sont poussés à produire eux-mêmes des images intimes et sont ensuite victimes de chantage à la diffusion. On a vu dans les cas les plus graves que cela peut amener suicide. C’est un phénomène en pleine expansion.
JSS : Avec Internet, les frontières disparaissent. Qu’est-ce que cela change, concrètement, dans la manière de traiter les affaires de pédocriminalité en ligne ?
J. C : A notre petit niveau d’association, ça ne change pas grand-chose car ce sont des hommes français en France, pas vraiment férus d’informatique ni de VPN.
Dans la pédocriminalité de manière plus large en revanche, le problème réside dans le chiffrement, l’usage de pseudonymes, les serveurs souvent à l’étranger qui hébergent des contenus, généralement dans des juridictions peu coopératives. Cela nécessite des enquêteurs spécialisés qui manquent cruellement.
Néanmoins grâce aux policiers qui peuvent retracer l’achat de photos ou de films pédopornographiques même lorsqu’ils sont supprimés, les éléments numériques sont des preuves supplémentaires en soutien à la parole de l’enfant.
Mais les enquêtes se heurtent à l’absence de coopération des plateformes comme Telegram et X. Pire, sur certaines plateformes chiffrées [détournées par des réseaux criminels, ndlr], il existe des « catalogues » de contenus pédopornographiques, classés par critères (âge, nationalité…), avec des systèmes de tarification. C’est d’une facilité déconcertante !
JSS : Lundi 20 avril, Elon Musk, le patron de X, qui était convoqué pour une audition libre par le parquet de Paris dans le cadre d’une enquête sur des « violations de la législation française » commises par la plateforme, ne s’est pas présenté. Il est reproché au réseau social une possible complicité de diffusion d’images pédopornographiques. Quel regard portez-vous sur le rôle et les responsabilités des grandes plateformes et de leurs dirigeants dans la lutte contre la pédocriminalité en ligne ?
J. C : Selon moi, les grandes plateformes ne peuvent pas d’un côté collecter des milliards de données – notamment sur des enfants – et ensuite se défausser de leurs responsabilités quand ces mêmes enfants sont exploités sur leur service. Cette asymétrie n’est plus possible.
La convocation d’Elon Musk est un acte fort, mais il ne s’est pas présenté et finira toujours par s’en tirer. (Ndlr : depuis, le parquet de Paris a ouvert, le 6 mai, une information judiciaire contre la société mère de X, Elon Musk, et la directrice générale du réseau social jusqu’à l’été 2025, Linda Yaccarino).
C’est déplorable, mais on ne peut pas faire autrement que de l’accepter. On peut toutefois redevenir souverain en tant que société française de notre usage numérique.
JSS : Comment le droit appréhende-t-il aujourd’hui toutes les spécificités du numérique ?
J. C : Le droit a créé un certain nombre d’infractions, il s’est développé petit à petit pour prendre en compte le fait que les interactions ne se limitent plus aux rencontres physiques. Les échanges peuvent désormais se nouer en ligne, à travers des conversations virtuelles, y compris à caractère sexuel.
La législation s’est donc adaptée pour réprimer ces nouvelles formes d’infractions, notamment la corruption de mineur, qui consiste à exposer un enfant à des propos ou comportements à connotation sexuelle, ou à l’inciter à adopter certains gestes.
Autrefois, ces situations étaient plus difficilement appréhendées lorsqu’elles se déroulaient en ligne. Désormais, elles sont pleinement reconnues et prises en compte par le droit, ce qui constitue une évolution essentielle.
JSS : Si la législation s’adapte, les usages évoluent plus vite encore. Pendant ce temps, la majeure partie de la société civile semble rester en décalage. Comment alors mieux protéger les enfants aujourd’hui ?
J. C : Au sein de l’association, on milite beaucoup pour que les parents soient formés et avertis sur l’usage des réseaux sociaux qui doit, à mon sens, intervenir le plus tard possible pour les enfants. Ces plateformes sont des nids à prédateurs. Je ne pense pas qu’il faille les interdire pour autant. On est dans une société numérique, cela nécessite un apprentissage pour les enfants à reconnaître les « signes ».
Il faut à mon sens former et sensibiliser tout le monde : les parents, le milieu scolaire et éducatif, dans les entreprises également. Je pense que c’est la meilleure lutte contre la pédocriminalité. Il faut ouvrir les espaces de discussions dans les familles et à l’école, même si ces dernières ne sont pas encore toutes prêtes. Le programme EVARS, par exemple, n’est pas appliqué partout.
Les enfants sont en âge de comprendre qu’il ne faut pas montrer leur intimité, qu’on n’appelle pas ça un « zizi » ou une « pépette » mais une verge, une vulve. Cela leur permet aussi de prendre conscience de l’interdit des adultes à regarder, à toucher ou à prendre en photo. On vit dans une société hypersexualisée, et pourtant le sexe est un tabou, on n’est pas capable d’en parler librement dans des écoles, de parler à des enfants de 3 ans de leur intimité.
Par ailleurs, on banalise encore trop l’inceste, les agressions sexuelles sur mineurs. Il n’y a qu’à voir tous les scandales en milieu scolaire et périscolaire. Et puis, on a des dossiers où des hommes arrivent au tribunal soutenus par leur femme. Les pédocriminels profitent d’un soutien de leur famille et de la société, et c’est dramatique, car ça banalise le passage à l’acte et ça fait peser la responsabilité sur les petites épaules des enfants.
JSS : Quelles autres pistes d’amélioration vous semblent prioritaires aujourd’hui ?
J. C : Parmi les pistes j’évoquerais les moyens. Il faut plus de magistrats spécialisés, plus d’enquêteurs formés, plus d’unités d’accueil pédiatriques. Bref, plus d’argent pour former plus, aller plus vite dans les enquêtes mais aussi en post peine.
Par ailleurs, il y a tout ce qu’il faut faire pour les victimes, mais aussi tout ce qu’il faut faire pour les auteurs. Je pense qu’on ne peut jamais retirer une attirance pédophilique. On compte quelques centres en France spécifiquement dédiés pour les personnes qui ne sont jamais passées à l’acte, mais comment faire en sorte que la personne déjà passée à l’acte apprenne à reconnaître les signaux précurseurs de son attirance et arrive à lutter contre ?
C’est difficile, mais je pense que c’est possible. Encore faut-il s’y atteler, poser le constat. Une fois qu’on enlève ce tabou, on peut alors se demander comment la société peut prendre cela en charge. C’est un sujet qui finalement nous détruit tous, car cela concerne nos enfants.
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