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INTERVIEW. Face au ralentissement économique et aux bouleversements technologiques, les réseaux d’entrepreneurs peuvent-ils faire la différence ? À l’occasion du premier Congrès national des clubs d’entreprises, l’économiste Philippe Dessertine et Vincent Lafay, cofondateur du Club d’entreprises de l’Ouest lyonnais, défendent l’importance du collectif pour anticiper les difficultés et faire vivre les territoires.

Réunis ce mercredi 7 octobre à l’Hôtel de Région, à Lyon, pour le premier Congrès national des clubs d’entreprises, plusieurs centaines d’acteurs économiques ont réfléchi au « rebond de la France en 2027 ».
En marge de l’événement, organisé par le Club d’entreprises de l’Ouest lyonnais (CEOL), son co-président et co-fondateur Vincent Lafay et l’économiste Philippe Dessertine, ancien membre du Haut Conseil des finances publiques, ont répondu aux questions du JSS.
Journal Spécial des Sociétés : Quelle ambition portez-vous à travers la création de ce premier Congrès national des clubs d’entreprises ?
Vincent Lafay : On a d’abord voulu combler un manque. Il y a énormément de congrès autour de l’entreprise, mais jusqu’ici il n’y en avait aucun qui rassemblait des clubs et des chefs d’entreprise pour parler des territoires et de l’économie. C’est justement l’ADN du Club d’entreprises de l’Ouest lyonnais : le territoire et l’économie. Nous nous réunissons tous les mois avec nos élus locaux et nos chefs d’entreprise ; des maires de villages et de villes leur font visiter leur territoire, ce qui permet de mieux le connaître. Ce n’est pas un club où l’on vient faire du business, c’est un club qui essaie d’aider aux implantations et au développement économique des territoires locaux.
Notre ambition était aussi de savoir ce qui se passe ailleurs. Il y a en France environ 1 200 communautés de communes : nous voulions voir comment les choses s’y passaient, apporter notre expérience aux autres clubs et apprendre des leurs.
JSS : Que peut-on apprendre des clubs d’entreprises venus de différents territoires ?
V.L. : Nous pensons que d’une telle rencontre peut naître une idée, une nouvelle activité, un projet, ou tout simplement un réseau qui se développe. Le réseau a de la force.
Philippe Dessertine : Nous sommes à un moment clé du point de vue économique. Il y a de grosses difficultés, liées au contexte financier, notamment à la hausse des taux, et aux conflits internationaux. Mais il y a aussi d’énormes opportunités, parce que nous vivons un grand bouleversement technologique, auquel s’ajoute celui du dérèglement climatique.
Dans des moments comme celui-ci, il est essentiel que les chefs d’entreprise se rencontrent. Ils peuvent parler de leurs expériences, de leurs erreurs, de leurs réussites. Ce type de rencontre permet de gagner du temps et de gagner en performance, ce qui est capital dans des temps complexes.
JSS : Comment avez-vous construit la programmation de cette première édition et choisi les thématiques abordées ?
V. L. : Grâce aux rencontres. Je crois beaucoup à l’humain, au lien entre les gens. Si nous avons pu monter ce projet, c’est parce que la Région y a cru et nous a aidés. Philippe Dessertine y a cru lui aussi et nous a aiguillés, grâce à son aide, nous avons pu monter une table ronde.
L’entreprise fonctionne, bien sûr, mais on en revient toujours à des gens qui se rencontrent, qui essaient d’avancer et de partager des idées. Le but aujourd’hui est d’échanger tous ensemble sur les bonnes pratiques pour faire rebondir l’économie de nos territoires. C’est d’ailleurs le thème de la journée : le rebond de la France en 2027.
JSS : Comment les entrepreneurs et les réseaux économiques ont-ils accueilli cette initiative ?
V. L. : J’ai envie de leur dire merci. Merci d’y avoir cru, d’être venus et surtout d’en parler. J’espère que nous repartirons tous de cette journée avec de nouvelles rencontres et de bonnes idées pour faire vivre nos territoires.
JSS : Quel dialogue souhaitez-vous instaurer entre les clubs d’entreprises et les pouvoirs publics, notamment les collectivités territoriales ?
V. L. : C’est un mariage. Pour que l’économie des territoires fonctionne, il faut que ce mariage se passe bien. Les deux époux se font confiance, s’entraident et sont présents quand l’un d’eux traverse des difficultés. Comme dans un couple !
JSS : Dans ce contexte économique incertain, quel rôle les réseaux d’entrepreneurs peuvent-ils jouer pour renforcer la résilience des entreprises ?
V. L. : Ce que nous constatons sur notre territoire, c’est l’importance de ce lien. Il rassure le chef d’entreprise et lui permet de développer une structure qui va embaucher un, deux, cinq salariés. Ce sont autant de familles qui s’installent sur un territoire, qui remplissent les écoles, les restaurants, et qui font vivre l’économie locale.
S’il y a une population, il y aura des soignants. Et il y aura une population s’il y a une économie. Un médecin s’installera sur un territoire si son conjoint peut y trouver du travail et ses enfants y aller à l’école. S’il n’y a rien sur le plan économique, on parlera de déserts médicaux. Il est donc essentiel de relier le monde de l’économie et celui de la santé.
« Il est très important, dans les périodes de grands changements ou de difficultés, que les chefs d’entreprise se rencontrent »
Philippe Dessertine, économiste et ancien membre du Haut Conseil des finances publiques
P. D. : Le rôle de l’entrepreneur est capital. Il doit être à l’écoute, à l’affût de tout ce qui peut transformer sa chaîne de valeur, car nous vivons une véritable révolution des chaînes de valeur. Cela implique une prise de risque. Parfois cela fonctionne très bien, parfois non : l’entrepreneur peut gagner, mais aussi perdre beaucoup. C’est ce qui le rend indispensable dans les périodes de grands bouleversements technologiques, là où l’investissement traditionnel se montre beaucoup plus frileux et refuse la plupart du temps les pertes importantes qui accompagnent la prise de risque.
JSS : Dans la région lyonnaise, les défaillances d’entreprises sont en hausse de 21 % depuis le début de l’année selon le Tribunal des activités économiques de Lyon. Comment percevez-vous cette situation, et quelles réponses les réseaux d’entrepreneurs peuvent-ils apporter ?
P. D. : Ce n’est pas qu’à Lyon mais sur l’ensemble du territoire. Nous sommes dans une phase de fragilité de l’économie. Elle s’explique en partie par un passé récent, le Covid et les prêts accordés à l’époque, qui posent aujourd’hui des problèmes aux entreprises. Mais elle tient surtout au ralentissement de la croissance, à la hausse des charges, en particulier des coûts d’approvisionnement, et à l’augmentation des coûts de financement. Les marges se réduisent, ce qui peut entraîner des difficultés de trésorerie.
Dans cette période, avant de penser à l’investissement et au long terme, il faut penser au court terme : la trésorerie, le cash et, le cas échéant, les conditions de financement. Il faut anticiper la difficulté. C’est ce qu’expliquent tous les tribunaux de commerce : plus on la perçoit tôt, mieux c’est. Or le chef d’entreprise a plutôt tendance à attendre le plus longtemps possible, parce que les périodes difficiles ne sont jamais agréables à partager.
JSS : Vous évoquez le Covid et les prêts accordés. La politique du « quoi qu’il en coûte », même exceptionnelle, n’était-elle pas la bonne voie à emprunter ?
P. D. : Les prêts garantis par l’État ne relevaient pas de la logique du « quoi qu’il en coûte ». Cette logique a cependant montré des biais très importants, que l’on n’avait probablement pas suffisamment mesurés : l’idée que l’argent pouvait être gratuit et abondant, alors que ce n’est pas le cas. Le réveil est d’autant plus brutal que le « quoi qu’il en coûte » a été prolongé après le Covid. Pendant la grande période de reprise, on a continué d’utiliser la même recette pour faire face à une inflation de plus en plus forte. Et cela pose problème.
JSS : En parallèle de la hausse des défaillances, les créations d’entreprises ont progressé de 11,4 % sur un an à fin août 2026, selon l’Insee. Comment l’expliquer ?
P. D. : Attention, il y a là un biais important. Dans les défaillances comme dans les créations, on retrouve beaucoup de micro-entreprises, c’est-à-dire des entreprises unipersonnelles. La hausse des créations est surtout liée à ces très petites structures. Elle révèle d’ailleurs une évolution importante de notre société : de nombreuses personnes veulent, ou doivent, parce qu’elles n’ont parfois pas le choix, se lancer comme entrepreneur plutôt que d’avoir un contrat de travail. Beaucoup de personnes qui ne trouvent pas d’emploi créent ainsi une auto-entreprise. On se félicite alors d’une création d’entreprise, mais nous ne sommes pas du tout dans une régénérescence qui permettrait une croissance forte et structurelle.
Il ne faut pas que cela occulte la réalité. On entend souvent dire que les créations compensent les disparitions. En réalité, il s’agit surtout de disparitions et de créations de mini-entreprises. En revanche, ce qui doit alerter aujourd’hui, ce sont les difficultés des entreprises de taille moyenne, voire de taille intermédiaire, et des grandes entreprises, avec des conséquences sur l’emploi que l’on commence à bien mesurer. Si l’on se contente de comparer le nombre d’entreprises créées et le nombre d’entreprises disparues, on peut se dire que tout va bien. Mais le solde réel est beaucoup plus négatif.
JSS : Au-delà de l’événement, quels résultats concrets espérez-vous pour les clubs d’entreprises et les entrepreneurs ?
P. D. : Il est très important, dans les périodes de grands changements ou de difficultés – et nous connaissons les deux en même temps -, que les chefs d’entreprise se rencontrent. Au quotidien, ils sont d’abord seuls face à des difficultés qui leur prennent tout leur temps, surtout dans les périodes compliquées. D’où l’importance de rencontres régulières qui permettent les échanges. Je le dis toujours : le moment le plus important d’un rendez-vous comme celui-ci, ce n’est pas la conférence ou les tables rondes, ce sont les pauses, quand le réseau se constitue vraiment.
Le réseau est aussi essentiel pour réfléchir aux contraintes, comme la tension sur les marges. Des entreprises concurrentes peuvent en parler entre elles. Je pense notamment au secteur du bâtiment et de la construction. Il faut absolument éviter que des entreprises cherchent à décrocher des contrats à tout prix, avec des marges trop faibles. Sinon, celles qui n’obtiennent pas le contrat se retrouvent en difficulté, et celles qui l’obtiennent finissent par l’être aussi.
JSS : Ce n’est donc pas seulement une question de concurrence internationale ?
P. D. : Il s’agit souvent de concurrence locale, qui pourrait ensuite ouvrir la voie à la concurrence internationale si nous avons ruiné nos propres tissus économiques. C’est pourquoi on doit faire en sorte que des dialogues s’instaurent et que les effets de réseau jouent à plein.
Les chambres de commerce et les structures syndicales professionnelles se sont toujours constituées dans les périodes de difficultés. On sait que ce sont des moments où il doit y avoir de la concurrence, évidemment, mais aussi des logiques de réseau. Avec, d’un côté, de grosses difficultés et, de l’autre, un choc technologique, ce dialogue entre chefs d’entreprise est aujourd’hui essentiel.
JSS : Ce type d’événement a-t-il vocation à se démarquer des grands rendez-vous entrepreneuriaux, comme Impact PME ou La Réf ?
P. D. : Je n’ai pas envie d’établir de hiérarchie. Cet événement est très intéressant et très important, dans un très beau cadre, au centre de Lyon. Mais il faut que de nombreux événements de ce type puissent émerger dès lors que les chefs d’entreprise en ressentent le besoin. On le voit au nombre d’inscrits et de participants : malgré les difficultés, beaucoup de chefs d’entreprise ont besoin de cette ouverture. Ils ont le nez dans le guidon, ils traversent des intempéries, mais ils ont besoin, à un moment, de sentir ce qui se passe réellement.
Ce que j’essaie de transmettre, c’est une vision des difficultés, mais aussi des opportunités. Nous sommes notamment à un moment où l’investissement va être capital. Et investir, c’est croire et avoir confiance dans le futur.
JSS : Cette première édition a-t-elle vocation à devenir un rendez-vous annuel ?
V. L. : Si nous avons écrit « première édition », c’est que nous écrirons peut-être un jour « deuxième édition ». On verra ! (Rires)
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