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Le sable, ce n’est pas que la plage et le désert : c’est une matière première indispensable dans de nombreux domaines, de la construction jusqu’à certaines industries de haute technologie. Une note de l’Iris parue en août revient sur ses enjeux, liés à nos modes de vie et à la transition écologique. Entre tensions concurrentielles sur une ressource faussement abondante et enjeux environnementaux contradictoires, un grain de sable pourrait-il faire dérailler nos modes de vie ?

Et si d’un matériau anodin dépendait notre capacité à la fois à loger la population, à construire des infrastructures de transport, et à mener à bien la transition écologique ? Vu comme insignifiant, le sable sert pourtant dans une grande variété d’usages, souvent indispensables ou stratégiques. Avec une production de 40 à 50 milliards de tonnes par an, c’est la seconde ressource naturelle la plus consommée après l’eau.
Les granulats de roches alluvionnaires ou massives sont utilisés pour la construction de bâtiments (fabrication de bétons), d’infrastructures et de routes. Leur consommation est en hausse au niveau mondial, notamment de par l’urbanisation croissante, explique une note publiée par la revue spécialisée Le Demeter en 2026, synthétisée cet été par l’Iris (Institut des relations internationales et stratégiques).
Si les granulats représentent la majorité des usages, le sable extra-siliceux, sert, lui, à des usages industriels, souvent de haute technologie : verrerie, fonderie, BTP, électrométallurgie, électronique avec notamment la production de silicium métal. Ce qui, fatalement, crée des tensions d’usage au niveau mondial.
Car si le sable est loin d’être une ressource rare, il le devient dès qu’on parle d’exploitation industrielle. En effet, la majorité n’est pas exploitable : celui du désert, par exemple, est inutilisable car trop fin, explique Quentin Mathieu, économiste et auteur de la note.
En France, il est extrait principalement des rivières – les sables alluvionnaires provenant non pas des lits actifs des cours d’eau mais de leurs « lits majeurs », inactifs, où se trouvent les zones humides, précise Hugues Bauer, géologue coordinateur des schémas des carrières au BRGM, Bureau de recherches géologiques et minières -, et dans une moindre mesure des fonds marins et des carrières de pierre, dans lesquelles les roches sont concassées pour produire du sable.
Sous forme de granulat, le sable s’exporte difficilement. Lui-même bon marché, son transport coûte très cher, le prix double tous les trente kilomètres sur route, selon Hugues Bauer, même si le transport fluvial est plus économe, et plus écologique. Les tensions sont donc locales, puisqu’il est le plus souvent consommé non loin de sa zone d’extraction. Avec cependant quelques exceptions notables, comme le golfe arabique qui exporte en grandes quantités du sable australien, ou Singapour, qui, ayant épuisé ses propres réserves, s’approvisionne chez ses voisins toujours plus loin.
« L’Asie est un terrain assez emblématique, en raison de la combinaison entre croissance des besoins, pressions sur les écosystèmes et enjeux d’adaptation » assure Sandrine Selosse, directrice de recherche au Centre de Mathématiques Appliquées de l’Ecole des Mines. Les tensions sont telles que le sable est le troisième marché illégal, derrière les armes et la drogue. Malgré des marchés très régionaux, mais très intermédiés, les acteurs sont mondialisés, avec de nombreux Européens, dont Vinci ou Bouygues.
En France comme dans la majeure partie de l’Europe, les ressources permettent d’être indépendant en granulat, avec parfois des transferts entre régions : l’Île-De-France, très urbanisée, doit s’approvisionner chez ses voisins. Les quantités produites, en majorité du sable, ont même tendance à diminuer depuis 25 ans (de 416 millions de tonnes en 2000 à 304 millions en 2024,) et les carrières sont passées de 4000 en 2014 à 3000 en 2025.
La silice, elle, peut s’exporter : les quantités produites sont moindres (6 millions de tonnes par an en France), la valeur ajoutée supérieure, avec plusieurs sous-filières industrielles. Le marché est mondialisé et fortement stratégique, puisque la silice sert notamment dans l’économie de la transition écologique (par exemple pour les panneaux photovoltaïques), et dans plusieurs industries de pointe, directement ou indirectement (pour traiter d’autres matériaux stratégiques en usine).
Des usages, encore marginaux et moins rémunérateurs que les usages industriels, se développent même dans l’agriculture, raconte Quentin Mathieu : « soit pour changer la composition des sols, soit en tant que fertilisants ou biostimulants », comme la farine de roche utilisée en Italie à la suite des pénuries d’engrais dues à la crise du détroit d’Ormuz.
Les usages peuvent donc entrer en concurrence, même si, pour chacun, la qualité nécessaire, parfois l’origine et le type de roche, est différente : par exemple, le silicium métal demande une silice ultra pure, plus que pour la verrerie, et les granulats servant au béton de construction des centrales nucléaires doivent être d’une qualité supérieure (sable de rivière) à ceux utilisés pour une route.
En France, l’exploitation de silice correspond plus ou moins aux besoins actuels, avec « des filières françaises qui se sont construites grâce à ces gisements », explique Hugues Bauer, qui cite les sables de Fontainebleau, très purs, et quelques carrières fournissant de la silice pour le silicium métal.
En revanche, si on voulait augmenter les usages, les carrières ne suffiraient pas. L’Etat a donc créé la notion de « gisement d’intérêt », régional ou national, dont fait partie la silice… Ce qui peut créer un conflit d’usage des sols eux-mêmes. Le BRGM a dû cartographier les gisements exploitables et informer les communes de leur présence.
Mais ces gisements sont très nombreux : il a donc fallu trouver un équilibre entre ne pas les considérer comme stratégiques du fait de leur abondance, et les caractériser tous comme tels, entravant ainsi la possibilité des communes d’utiliser ces terrains. Le compromis a été de créer des zones tampons, aux dimensions un peu arbitraires, autour des carrières existantes.
Comme toute exploitation de matériau, l’extraction et l’exploitation du sable, granulat comme silice, a un impact environnemental. Ce qui peut sembler ironique alors que la silice doit servir à la transition écologique. Quand le sable est extrait des lits des rivières ou des fonds marins, cela affecte la biodiversité. Les carrières de roches concassées rejettent beaucoup de CO2 lors de l’extraction puis du transport. « A partir du moment où on extrait quelque part, on aura un impact, reconnait Hugues Bauer. Là où on réduit un impact, on en crée un ailleurs ».
De plus, le sable a beau être abondant, il n’est pas infini. « Le cycle naturel du sable est très long, rappelle Quentin Mathieu, et l’activité humaine vient le perturber ». Des substituts végétaux et minéraux existent pour certaines applications, encore onéreux, avec un impact environnemental aussi, et qui pour les substituts de granulats, doivent se trouver dans la même région.
En France comme en Europe, les normes environnementales sont plus strictes qu’ailleurs. Les pratiques sont très encadrées (Code de l’environnement ou Code minier pour les fonds marins) et réglementées. Chaque Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) établit avec l’appui technique de la BRGM un schéma régional des carrières, qui estime les besoins sur une douzaine d’années et les ressources à extraire pour y faire face.
Nous sommes aussi plus avancés que le reste du monde en matière de recyclage. « Cela fait partie des objectifs de l’Union Européenne de soutenir le développement de la filière de recyclage et de lui fixer des objectifs », assure Sandrine Selosse. C’est ainsi que la France arrive à réduire ses usages, et que 10% du béton de construction est aujourd’hui issu de matières recyclées. Mais les matériaux recyclés ne sont pas forcément réutilisés pour leur usage initial. Le recyclage aussi a un impact environnemental, notamment par sa consommation d’eau et d’énergie. « Il n’y a certainement pas de solution unique, mais probablement beaucoup de solutions composites », estime Quentin Mathieu.
Pour Hugues Bauer, « recréer ces filières en France ou en Europe, c’est quelque part assumer un peu mieux nos usages plutôt que de se laver les mains sur la façon dont cela est fait dans des pays qui n’ont pas les mêmes considérations sociétales et écologiques », ce qui veut aussi dire « accepter un prix qui ne sera pas le même parce que nous avons plus de contraintes ».
Sandrine Selosse estime cependant que « les restrictions environnementales et l’acceptabilité de nouvelles carrières pourraient réduire l’accès aux ressources proches des centres de consommation. Cela peut entraîner un allongement des chaînes d’approvisionnement, une augmentation des coûts de transport ».
Face à une hausse des besoins qui va s’accélérer, la directrice de recherches prévient que les enjeux ne sont pas seulement les quantités disponibles à un moment donné, mais des ressources suffisantes quantitativement et qualitativement pour atteindre nos objectifs, notamment de transition écologique, sur plusieurs décennies, et également « le rythme et le dimensionnement : s’assurer que nous avons toute la filière industrielle ».
Or, alerte Quentin Mathieu, « la planète nous offre beaucoup de ressources, mais elles ne sont pas en quantité inépuisable. Même pour une chose qui paraît aussi insignifiante que le sable ».
| Mais au fait, c’est quoi le sable ? Le sable est un terme générique qui désigne les petites particules provenant de la désagrégation de matières minérales. Il peut donc être issu d’une grande diversité de matériaux. C’est la taille des particules qui permet de les caractériser en tant que sable. Il fait partie des granulats, terme qui regroupe les fragments de roche de différentes tailles. Ses dimensions, entre 0,063 mm et 2 mm, le placent entre les fines, rarement valorisées, et le gravier ou grave. Il peut être obtenu par érosion naturelle, dans l’eau ou à l’air libre, ou par concassage à l’aide de machines. Parmi les différents sables, on distingue le sable extra-siliceux (comportant plus de 97% de silice, ou dioxyde de silicium) utilisé pour de nombreux usages industriels. La silice industrielle peut elle-même provenir d’autres matériaux que le sable extra-siliceux (filons de quartz, de quartzite, galets…). |
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