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Au-delà des hôtels « adults only » ou des offres de transport sans enfants, c’est plus largement la place accordée aux jeunes dans l’espace public que questionne la Commission nationale consultative des droits de l’homme dans son avis publié ce lundi. L’instance alerte sur le recul « considérable » de la place accordée aux enfants depuis 40 ans, avec des conséquences préoccupantes sur leur développement, et appelle à construire des villes « à hauteur d’enfant ».

Adopté à l’unanimité lors de son Assemblée plénière du 2 juillet, un avis de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), publié ce lundi, étrille le phénomène des espaces « no kids », jugé « préoccupant ». « [Leur] banalisation illustre une inquiétante domination adulte, que l’on appelle l’adultisme, où l’enfant est perçu soit comme un être en danger, soit comme un élément qui dérange », résume son président, le bâtonnier Jean-Marie Burguburu, à l’appui de cette parution.
C’est notamment la nouvelle offre « Optimum » lancée en début d’année par la SNCF, qui excluait les enfants de moins de 12 ans en promettant « calme » et « confort » aux passagers, ainsi que le tollé qu’elle avait provoqué, qui avait conduit la haute-commissaire à l’Enfance à saisir, le 9 février dernier, la Commission, afin que celle-ci conduise une réflexion sur ce phénomène et ses conséquences.
Hôtellerie, transports… L’intolérance à la présence d’enfants « constitue généralement un argument commercial », constate l’institution dans son avis. Si les offres évinçant les plus jeunes s’avèrent moins développées que dans certains pays comme l’ Espagne – quoique le nombre d’hôtels adults only, « relativement faible » en France, a « doublé entre 2016 et 2023 » -, elles révéleraient surtout une « exclusion systémique » de la cité.
Plutôt que d’épingler les établissements concernés, c’est en effet une lecture principalement sociologique que la CNCDH réalise au travers de son analyse. Elle y relève notamment un paradoxe entre « l’inquiétude accrue » autour de la baisse de la natalité (en 2025, le nombre de naissances en France a atteint le chiffre le plus bas depuis 1942, selon les dernières données de l’INSEE) et « l’intolérance croissante, et parfois assumée, d’une partie de la population » envers les enfants. Résultat, observe-t-elle, leur présence dans la ville « s’est considérablement réduite » depuis 40 ans.
Pour éclairer la tendance actuelle, la CNCDH adopte un angle intéressant en remontant aux transformations urbaines du XXe siècle, et pointe le basculement opéré en faveur d’une ville pensée autour de la voiture. « L’espace public et les voies de circulation se sont adaptés au bénéfice prioritaire des déplacements automobiles, laissant peu de places aux piétons et au premier chef aux enfants, lesquels ont déserté les rues en raison des risques d’accidents », expose-t-elle.
En parallèle, l’avis rendu début juillet pointe l’émergence d’une façon de penser selon laquelle la protection des enfants demanderait « une restriction de leurs espaces d’autonomie », du fait de « leur exposition à une multitude de dangers », alimentés par les risques liés à la circulation, aux espaces urbains eux-mêmes ou encore aux craintes de mauvaises rencontres. Une étude de l’ADEME relève ainsi que l’âge du premier déplacement seul d’un enfant recule, en même temps que son périmètre d’exploration se réduit (moins d’un kilomètre, contre trois kilomètres pour la génération de ses grands-parents).
« Les parents se retrouvent pris dans des injonctions contradictoires : d’un côté, ils regrettent que les enfants passent trop de temps à domicile, souvent devant les écrans, mais de l’autre, ils redoutent de les laisser s’autonomiser hors de l’espace domestique », est-il souligné. « L’exclusion des enfants opère alors comme un cercle vicieux : la réduction de leur présence induit la réduction de leurs interactions avec les adultes, lesquels, en conséquence, tolèrent de moins en moins leurs comportements », peut-on lire également.
Quant aux lieux dédiés aux jeunes enfants, à l’instar des aires de jeux, ils sont certes conçus pour leur permettre de se dépenser, « mais ne sont pas propices au développement de l’imagination et de la créativité », déplore la Commission. Plus que cela, il n’est pas rare aujourd’hui d’assister au « déplacement de certains parcs ou jardins publics » et « à la fermeture de cours de récréation suite à des plaintes de riverains », les enfants étant considérés comme des « sources de nuisances ».
À Maisons-Laffitte (Yvelines), une école a ainsi été contrainte, courant 2025, de fermer sa principale cour de récréation, située à proximité d’un hôtel particulier. La zone n’a rouvert qu’en janvier dernier, « sous conditions » non détaillées. À La Colle-sur-Loup (Alpes-Maritimes), une aire de jeux installé dans un parc public a, elle aussi, disparu du paysage après les plaintes répétées de riverains. Un autre aménagement a bien été inauguré la même année, mais sans lien direct avec l’espace supprimé. Idem à Oullins-Pierre-Bénite (métropole de Lyon), où une aire de jeux « à l’écart de l’agitation urbaine » a ouvert en début d’année, après la fermeture d’un précédent équipement.
Des restrictions d’autant plus dommageables qu’en dehors des aires de jeux, il n’existe « quasiment aucun lieu d’hospitalité pour les enfants », qui sont pourtant près de 15 millions en France, regrette la CNCDH. « Les adolescents, en particulier, manquent d’endroits où se réunir de manière autonome, gratuite et à l’abri des aléas météorologiques ».
La question de la classe sociale n’est pas anodine non plus. Car « si certains quartiers bénéficient d’espaces verts et d’équipements adaptés aux enfants, d’autres pâtissent au contraire d’une forte densité de population, d’un manque d’espaces de loisirs ou d’une circulation automobile particulièrement dense. Les familles économiquement favorisées peuvent compenser ces lacunes (…). À l’inverse, les enfants issus des milieux défavorisés dépendent davantage des équipements publics et des extérieurs accessibles gratuitement », constatent les rédacteurs dans leur avis.
En dehors de ces exclusions qu’elle qualifie de « socialement construites », la Commission observe que « le droit lui-même participe parfois à limiter » la présence des enfants dans la ville. Leur sécurité « se voit par exemple instrumentalisée par l’édiction d’interdits et la réduction de leurs droits », comme l’instauration de couvre-feux, illustre-t-elle.
Plus important encore, l’invisibilisation des enfants, largement assignés à résidence, entraînerait des conséquences sur leur développement. La CNCDH alerte : la sédentarité participe à l’augmentation de risques d’obésité et à la hausse « alarmante » de certaines pathologies, par exemple la myopie. Cela constitue en outre un frein à l’acquisition de l’autonomie, et, de fait, « affecte les capacités à prendre des décisions et des risques », énumère-t-elle.
Sur le plan de la santé mentale aussi, l’instance rapporte des conséquences « très préoccupantes » : en particulier, l’exclusion des enfants des lieux du quotidien apparaît comme « un facteur aggravant de l’augmentation des troubles anxieux et des symptômes dépressifs constatés ces dernières années ».
Pour la CNCDH, l’urgence est à « repenser » les espaces publics. Sa proposition : créer des villes « à hauteur d’enfant », à la lumière, affirme-t-elle, du concept d’équidignité, « qui repose sur l’idée que chaque être humain possède une dignité égale, indépendamment de son âge, de son statut ou de son niveau de maturité ».
Elle encourage d’autre part les pouvoirs publics à se saisir de la notion de « droit à la ville », développée à la fin des années 1960, « qui considère la ville non pas comme un simple espace fonctionnel (…) mais comme un lieu de vie collective dont tous les habitants doivent pouvoir s’approprier les ressources et les usages ». Ce qui, à l’échelle des enfants aussi, suppose non seulement « de leur garantir un accès physique à l’espace public », mais également « de les considérer comme des acteurs légitimes ».
Sur ce point, l’institution promeut ainsi le développement de démarches qui visent à sécuriser les abords des établissements scolaires, via des signalétiques adaptées et des aménagements facilitant les déplacements autonomes, sur le modèle du projet de « rues aux écoles » mis en place par la Ville de Paris.
Autre axe privilégié : favoriser les classes en extérieur. Comme son nom l’indique, le dispositif consiste à faire classe dans la cour de l’école, dans un parc, un jardin…, afin que les enfants puissent « se réapproprier l’extérieur ». Une façon, selon la CNCDH, de « renforcer les liens entre les enfants et leur environnement et favorise[r] le développement des compétences psychosociales », à la fois « levier puissant d’amélioration du climat scolaire » et « outil de réduction des inégalités ».
Dernière recommandation : pour la Commission, l’inclusion des enfants dans la société « ne peut être pleinement réalisée sans leur participation effective à la vie publique, et ce, dès le plus jeune âge ». L’institution préconise donc de renforcer les dispositifs permettant l’expression et la participation des enfants, « notamment à travers les conseils municipaux d’enfants et de jeunes, les consultations citoyennes adaptées à leur âge ou encore les budgets participatifs intégrant spécifiquement leur contribution », dès la conception des projets.
Quelques initiatives en la matière existent déjà. Avant-gardiste, le concours du Parlement des enfants, en partenariat avec l’Assemblée nationale, propose depuis 1994 à des élèves de classes de CM2 et de 6e de rédiger une proposition de loi. Par ailleurs, pour la première fois, entre juin et novembre 2025, un panel de 20 jeunes de 12 à 17 ans s’est réuni au Palais Iéna pour formuler ses attentes dans le cadre de la Convention citoyenne sur les temps de l’enfant, lancée par le président de la République et organisée par le Conseil économique, social et environnemental (CESE).
Des exemples qui pourraient facilement être répliqués, alors qu’« aujourd’hui, les enfants sont majoritairement perçus comme des personnes à surveiller, contrôler, récompenser ou punir », tance le rapport. [Leur] intégration représente un défi incontournable pour construire une société égalitaire et respectueuse des droits de toutes et tous », résume-t-il.
Une position largement partagée par Sarah El Haïry. « L’avis rendu est clair : la place des enfants dans notre société n’est pas une variable d’ajustement. Un enfant n’est ni une nuisance, ni un problème à tenir à distance. C’est un sujet de droit, a réagi la haute-commissaire en début de semaine. Les enfants ont le droit d’occuper pleinement l’espace public, d’y être accueillis et considérés. Ils ne sont pas des citoyens de seconde zone. À force de vouloir des lieux sans enfants, nous finirons par construire une société sans enfance. Ce serait une faute collective ».
Dans son communiqué, la ministre interpelle : « Le débat sur le No Kids pose une question simple : quelle société voulons-nous transmettre ? Une société qui s’adapte aux enfants ou une société qui demande aux enfants de disparaître ? » Et de conclure : « Mon choix est clair : une République qui fait une place à tous ses enfants ! (…) Une société apaisée n’est pas une société où l’on cache les enfants ; c’est une société qui apprend à vivre avec eux ».
| Que dit le droit des espaces « no kids » ? Juridiquement, les espaces « no kids » semblent difficilement compatibles avec le droit. Selon la loi, une différence de traitement fondée sur l’âge ne peut être admise que si elle répond à un objectif légitime et si les moyens employés sont proportionnés au but poursuivi. Or le Code pénal prévoit à ce titre la liste restrictive et exhaustive des exceptions autorisées… dont ces lieux ne font pas partie. « L’arsenal juridique existe donc et il serait imaginable, théoriquement, d’obtenir gain de cause en cas de refus d’entrée dans un établissement aux familles accompagnées d’enfant, notent les rédacteurs de l’avis publié le 2 juillet. Avant de nuancer : toutefois, l’absence manifeste de procédures s’explique sans doute par le sentiment largement partagé chez les parents d’une absence de légitimité à porter plainte pour ce qui peut leur apparaître comme un désagrément insusceptible d’un recours en justice ». Plusieurs propositions de loi ont néanmoins été déposées, en 2024, et plus récemment en 2026, afin de modifier la législation. Objectif, entre autres : faire apparaître plus clairement ce type de discriminations. Dans son rapport, la CNCDH en profite pour recommander aux autorités « de signaler plus systématiquement aux parquets les situations révélant des pratiques d’exclusion illicites des enfants de l’espace public », dans le cadre « d’une politique pénale ambitieuse » de lutte contre les discriminations. Autre piste soulevée : les actions de groupe, qui, de l’avis de la Commission, pourraient présenter un « certain intérêt », que ce soit pour « ordonner une cessation du manquement » comme pour « permettre une visibilité médiatique de ces affaires pouvant inciter des contentieux stratégiques ». « L’extension de l’action de groupe aux organisations non gouvernementales (ONG) dans tous les champs de la non-discrimination pourrait constituer un levier supplémentaire », argue enfin l’instance. |
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