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Alors que les femmes représentent près de trois quarts des magistrats, praticiens et chercheurs s’accordent à dire que les décisions de justice ne sont pas « genrées » pour autant. Cette croyance reflèterait surtout la persistance des biais de genre et des stéréotypes.

Les femmes juges rendent-elles une justice différente de celle des hommes, alors qu’elles représentent 72 % de la magistrature ?
Vendredi 10 avril, réunis au cœur de la Cour de cassation, praticiens du droit et chercheurs ont croisé leurs regards pour répondre à cette question lors du colloque anniversaire de la loi de 1946 ouvrant la magistrature aux femmes. Une réforme « majeure » mais longtemps contestée, qui a mis du temps à devenir effective, souligne Gwenola Joly-Coz, première présidente de la cour d’appel de Papeete et membre fondatrice de l’association Femmes de justice.
Faute d’études françaises analysant l’influence du genre sur les décisions de justice, la sociologue Delphine Serre s’est appuyée sur des enquêtes de terrain menées en 2010 autour des jugements de comparutions immédiates et de la justice familiale pour arriver à la conclusion suivante : « Le sexe du magistrat n’a pas d’effet sur les décisions. »
Des recherches menées dès 1990 aux Etats-Unis aboutissent au même constat : « Aucune recherche ne montre de différences systématiques entre les décisions des femmes et homme juges, que ce soit pour des affaires pénales ou civiles », rapporte la sociologue, intervenante au colloque.
« Mais pourquoi les femmes jugeraient différemment ? » interroge-t-elle. La question se pose en raison des stéréotypes « persistants » selon lesquels les femmes posséderaient un caractère plus doux, une sensibilité et une émotivité que n’auraient pas les hommes. Les magistrates seraient donc « moins autoritaires, plus sévères dans les affaires de VIF, plus émotionnelles » liste Delphine Serre, et donc moins impartiales ?
Le président du tribunal d’Orléans Julien Simon-Delcros, membre du Conseil supérieur de la magistrature, témoigne ainsi que des plaintes visant à contester des décisions rendues par des magistrates arrivent régulièrement devant le CSM. Souvent au motif que si la garde a été donnée à la mère, c’est justement parce que le juge était une femme.
Or, toujours selon les enquêtes de terrain menées dans l’Hexagone, une magistrate ne prononce pas davantage de décisions fixant la résidence chez la mère qu’un magistrat. Idem s’agissant des peines de prison.« Ces résultats infirment les idées reçues selon lesquelles les magistrates seraient plus favorables aux mères, ou clémentes en matière pénale, notamment dans les dossiers de VIF », développe la sociologue.
La différence hommes et les femmes juges résiderait finalement dans la façon de conduire les audiences. « Les magistrates seraient plus enclines à prendre le temps de l’écoute, à chercher la conciliation et à poser de nombreuses questions pour avoir une vue globale de la situation » décrit-elle.
Pour cette dernière, il est également nécessaire de penser les effets de genre en tenant compte du parcours professionnel, de la compétence des juridictions, de l’environnement professionnel et de l’appartenance générationnelle… plutôt qu’à une appartenance de sexe. D’autant que la justice a été rendue seulement par des hommes pendant des siècles sans que cela ne pose question, souligne Gwenola Joly-Coz.
Delphine Serre rapporte aussi que « face aux remarques de certains partenaires et justiciables, les magistrates déclarent souvent devoir faire un effort pour performer leur impartialité et ne pas adopter des attitudes ou des décisions qui seraient susceptibles d’être codées comme féminines ».
Une « présomption d’impartialité » qui « contraint de façon spécifique leurs pratiques » ajoute-t-elle. Par ailleurs, des enquêtes en France et aux Etats-Unis insistent sur la manière dont les premières femmes juges se sont conformées au modèle masculin.
Preuve que les femmes se sont adaptées et « ont dû conquérir une place que les hommes occupaient depuis toujours », comme le rapportait, en ouverture de colloque, le premier président de la Cour de cassation, Christophe Soulard.
Si elle n’a pas changé la façon de rendre la justice, la féminisation de la profession a en revanche opéré des évolutions dans la déontologie et la façon de travailler et de gérer les juridictions.
Comme l’explique le président du tribunal d’Orléans, lors des auditions de candidats, les questions liées aux ressources humaines – conditions de travail, équilibre entre vie professionnelle et personnelle, prévention des risques psychosociaux – ressortent, et occupent aujourd’hui une place croissante dans le fonctionnement des juridictions.
Cette question d’équilibre entre vie privée et professionnelle qui coïncide avec l’arrivée massive des femmes a dans le même temps donné l’occasion aux hommes d’eux aussi « oser faire état de contraintes familiales », préoccupation longtemps tue.
Toutefois, « la mixité n’est pas la parité, on le voit dans les postes à responsabilités », regrette Gwenola Joly-Coz. Ces biais ont en également une incidence sur l’accès des femmes à ces postes, puisqu’elles font face à un plafond de verre persistant ; un véritable « plancher collant », comme préfère l’appeler la présidente de Femmes de justice, Isabelle Raynaud-Gentil.
Selon les chiffres d’avril 2026 du ministère de la Justice, 80 ans après l’entrée des femmes dans la magistrature, elles n’occupent ainsi que 43 % des postes de chefs de juridiction. En dehors du frein de la mobilité géographique, elles seraient les premières victimes des stéréotypes selon lesquels elles n’auraient pas l’autorité nécessaire.
Julien-Simon Delcros en atteste : « Sur les postes de chefs, les candidatures de femmes sont moins nombreuses. A l’inverse, lorsqu’on propose des nominations de conseillers à la Cour de cassation, le nombre de candidate est nettement supérieur. »
Des ajustements et adaptation doivent encore être réalisés, estime-t-il. Parmi les chantiers à mener : l’amélioration des conditions d’exercice, ou encore un aménagement qui prenne mieux en compte la parentalité, entre autres pistes de réflexion.
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