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À Blaye en Gironde, le tribunal judiciaire de Libourne expérimente des audiences foraines en assistance éducative pour rapprocher la justice des familles les plus isolées. Une démarche qui interroge plus largement la manière dont la justice des mineurs entend aujourd’hui exercer sa mission de protection.

À Blaye, la justice des mineurs a retrouvé un lieu d’audience. Une à deux fois par mois, des familles suivies en assistance éducative peuvent désormais être reçues dans les locaux de l’ancien tribunal d’instance fermé en 2010. Portée par le tribunal judiciaire de Libourne et soutenue par les acteurs locaux, cette initiative entend favoriser une justice plus accessible dans un territoire marqué par l’isolement géographique et les difficultés de mobilité.
Pour évoquer les enjeux de cette démarche inédite sur le ressort libournais, Laetitia Dautel, présidente du tribunal judiciaire de Libourne, et Xavier Martinen, juge des enfants en charge de ces audiences, reviennent sur les objectifs et la philosophie de ce projet.
Journal spécial des sociétés : Que signifie cette initiative d’audiences foraines en assistance éducative ?
Xavier Martinen : Le juge des enfants, dans d’autres ressorts, pratique déjà des audiences délocalisées. Mais c’est une première sur le ressort du tribunal judiciaire de Libourne. Rappelons que le terme « audience foraine » renvoie à quelque chose d’ancien, presque médiéval, mais l’idée est simple : rapprocher la justice du justiciable.
En protection de l’enfance, cela prend un sens particulier. Nous parlons de mineurs qu’il faut protéger. Or, pour un jeune enfant, un tribunal peut être extrêmement impressionnant : les contrôles de sécurité, des personnes menottées, des gendarmes, le bruit des geôles… Sortir du tribunal, c’est sortir de ce cadre judiciaire parfois terrifiant pour proposer un autre environnement.
Laetitia Dautel : A Libourne, cela s’inscrit aussi dans une démarche plus large : ouvrir les portes de la justice. Pour la première fois, la justice des mineurs sort physiquement des murs du tribunal. C’est une justice qui nécessite une attention particulière, parce qu’elle protège autant qu’elle décide. On parle souvent de la justice qui réprime ou qui tranche les litiges, mais moins de la justice qui protège. C’est pourtant essentiel dans notre activité.
JSS : Cette démarche traduit-elle une volonté d’évolution de la relation de la justice avec les justiciables ?
Laetitia Dautel : L’idée première, c’est de replacer le justiciable au centre du procès. Aujourd’hui, il existe un mouvement de fond dans la justice : considérer le citoyen comme acteur du processus judiciaire.
En assistance éducative, le juge intervient parfois très fortement dans la vie familiale : il faut donc être particulièrement attentif à la manière dont la justice est vécue par les personnes concernées. La façon dont une décision est rendue peut accentuer un sentiment de déclassement ou, au contraire, permettre aux familles de se sentir entendues. Pour nous, cette démarche participe directement à la qualité de la justice, et j’insiste sur ce terme.
Xavier Martinen : Cela me fait penser aux travaux d’Antoine Garapon, essayiste et magistrat français, sur l’office du juge. Lorsqu’il parle du juge des enfants, il explique que la qualité de la relation avec les personnes vulnérables est déterminante dans les effets de la décision rendue. Le fait de se déplacer vers les familles est une manière de faire un pas vers elles. Ce n’est pas simplement une réponse locale à une réforme territoriale. C’est une réflexion plus large sur la manière de rendre la justice plus efficace et plus humaine.
JSS : Pourquoi avoir commencé précisément par l’assistance éducative ?
Laetitia Dautel : En réalité, les magistrats se déplacent déjà régulièrement. Les juges des libertés vont à l’hôpital psychiatrique pour les hospitalisations sous contrainte. Les juges des tutelles se rendent au domicile des personnes protégées. Les magistrats civils peuvent également effectuer des transports sur les lieux lorsqu’un dossier l’exige. Il faut reconnaître que dans le cadre de l’assistance éducative, nous avons aussi bénéficié d’un contexte favorable.
Le tribunal judiciaire de Libourne a obtenu un troisième juge des enfants en septembre 2025, dans le cadre du plan quinquennal du ministère de la Justice. Avant cela, nos cabinets étaient saturés. Chaque juge suivait environ 550 familles, soit jusqu’à 900 enfants. Aujourd’hui, nous sommes plutôt autour de 350 familles par cabinet.
L’objectif n’était pas de moins travailler, mais de mieux travailler.
Cela nous a permis de faire évoluer nos pratiques, en instaurant ces audiences foraines, par exemple, mais aussi en nous engageant dans un meilleur accompagnement des enfants victimes de violences ou encore en créant des outils pédagogiques destinés aux familles.
Xavier Martinen : Nous étions dans une logique de survie. Désormais, nous pouvons réfléchir davantage à la qualité de notre intervention.
Et cela réussit aussi à nos équipes. Je peux en témoigner : nos trois greffières et nos trois juges pour enfants retrouvent du sens à ce qu’ils font, parce qu’ils « réfléchissent à comment mieux faire ». Ils ont toujours un nouveau projet en tête, qu’ils sont prêts à dégainer.
JSS : Concrètement, que produit l’éloignement géographique dans les dossiers d’assistance éducative ?
Laetitia Dautel : Une justice rendue en l’absence des justiciables est une mauvaise justice. Il est essentiel que les personnes puissent participer à l’audience, être entendues, exposer leurs arguments.
Xavier Martinen : Le secteur de Blaye est particulièrement isolé. En voiture, il faut environ une heure depuis Libourne. En transports en commun, cela peut aller jusqu’à deux heures. Or, les familles que nous suivons cumulent souvent plusieurs vulnérabilités, comme l’absence de transports, des difficultés financières ou un isolement social.
« Une justice rendure en l’absence des justiciables est une mauvaise justice »
Laetitia Dautel, présidente du tribunal judiciaire de Libourne
Très souvent, les absences à l’audience s’expliquent simplement par une voiture en panne ou l’impossibilité matérielle de se déplacer.
Dans ces territoires où les services publics disparaissent progressivement, déplacer la justice vers les habitants prend un sens très concret. Typiquement, pour beaucoup d’adolescents que je suis, Bordeaux paraît déjà inaccessible – alors que la ville est proche géographiquement. Cela montre à quel point ces territoires peuvent être enclavés.
JSS : Avez-vous déjà observé des effets tangibles sur les familles ?
Xavier Martinen : Si nous en sommes encore au début de l’expérience, les premiers retours que je reçois des services éducatifs sont très positifs. Je pense notamment à une mère, qui est arrivée souriante à l’audience. Je lui ai dit : « Moi, j’ai fait une heure de route, et vous, vous avez eu 300 mètres à faire. » Cela a immédiatement détendu l’atmosphère. Habituellement, venir au tribunal représente toute une organisation, et donc une source de stress importante.
Je suis convaincu que cela aura des effets positifs sur l’adhésion aux mesures éducatives, mais il faudra du recul pour en mesurer réellement les conséquences.
JSS : On devine que ce type d’audience suppose une forte coordination avec les partenaires locaux…
Laetitia Dautel : En effet, et elle s’avère indispensable. Aucun projet de cette nature ne peut fonctionner en faisant cavalier seul. Nous avons donc travaillé avec les avocats, les éducateurs, l’aide sociale à l’enfance, les collectivités locales… Et nous avons rencontré une adhésion immédiate. Le barreau a été très enthousiaste.
Pour beaucoup d’avocats, revenir dans l’ancien tribunal d’instance de Blaye avait une dimension symbolique forte. La commune de Blaye a également mis une salle à disposition gratuitement jusqu’à la fin de l’année, ce qui a été déterminant.
Xavier Martinen : Nous avons dû nous pencher sur des problématiques de sécurité. Comme il ne s’agit plus d’un tribunal en activité, il n’y a pas de dispositif de sécurité permanent. Nous avons donc échangé avec la police municipale et la gendarmerie, puis nous avons sélectionné des situations adaptées : plutôt des familles déjà connues, sans risque particulier de tension ou de violence.
Ce travail s’est fait également en étroite collaboration avec les services éducatifs, qui, dès le départ, ont réfléchi à une organisation optimale. In fine, cette initiative s’est révélée très fédératrice.
JSS : Le dispositif reste limité à une ou deux audiences par mois. Comment éviter qu’il reste symbolique ?
Laetitia Dautel : Je ne pense pas qu’il soit symbolique. Même si le nombre d’audiences reste limité, leurs effets sont très concrets. L’important n’est pas seulement la quantité, mais la qualité des dossiers orientés vers ce dispositif et le travail préparatoire réalisé en amont.
Xavier Martinen : Pour certaines familles, cette audience sera la seule de l’année. Donc, pour elles, toute leur expérience judiciaire se déroulera à Blaye. Chaque juge des enfants traite entre quarante et soixante situations par mois. Si nous pouvons déjà en tenir plusieurs localement pour les familles les plus isolées, ce n’est pas négligeable.
JSS : La justice des mineurs évolue-t-elle vers davantage de territorialisation ?
Laetitia Dautel : Oui, clairement. Il faut rappeler que la justice des mineurs n’a pas toujours existé à Libourne. Pendant longtemps, les familles devaient se rendre à Bordeaux. Le premier cabinet de juge des enfants à Libourne date d’il y a une vingtaine d’années seulement. Ensuite, le ressort s’est progressivement étendu avec l’intégration de nouveaux secteurs, notamment Blaye. Il existe donc déjà une logique de territorialisation de la justice des mineurs, et ces audiences s’inscrivent dans cette continuité. Malgré des moyens qui restent limités, nous essayons de développer des projets utiles. Celui-ci en fait partie.
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