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INTERVIEW. Inauguré mardi 15 septembre 2026 à Forcalquier, en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, ce relais local de l’UE entend rapprocher cette dernière des territoires ruraux et de leurs habitants. Baptisé « Centre Europe Direct », il doit notamment faciliter l’accès aux financements européens et mieux faire connaître l’action de l’Union auprès des citoyens, explique le maire de la ville, David Géhant.

JSS : Dans les territoires ruraux, l’Union européenne est parfois perçue comme une institution lointaine, abstraite, qui ne concerne pas directement le quotidien. Est-ce quelque chose que vous avez constaté ?
D.G. : Globalement, c’est vrai pour l’Union européenne, mais cela l’est aussi pour l’ensemble des institutions, y compris pour l’État. Ce que je constate de plus en plus au quotidien en tant qu’élu local, c’est que les gens en ont ras-le-bol des grandes annonces, des grands plans et des milliards ou des millions annoncés à longueur de journée, sans toujours percevoir leur traduction concrète sur le terrain.
JSS : En quoi le lancement de votre Centre Europe Direct à Forcalquier doit-il remédier à cette fracture ?
David Géhant : Ce que nous voulons, c’est justement faire en sorte que les citoyens puissent constater l’action menée par l’Europe à travers des projets très concrets, plutôt qu’au travers de grands plans. Il faut aussi une véritable proximité et une équité de traitement entre les territoires, afin que les territoires ruraux se rendent compte qu’ils sont tout aussi légitimes que les territoires urbains pour accéder aux dispositifs européens.
Pour le Centre Europe Direct, cela se traduit par trois axes. D’abord, rendre l’information relative à l’action de l’Europe plus accessible. L’objectif n’est pas de faire preuve de « pédagogie », parce que je n’aime pas vraiment ce terme, mais plutôt de sensibiliser les administrés à l’action menée par l’Europe.
La deuxième ambition est de rapprocher les porteurs de projets des différents dispositifs, notamment des aides financières que peut proposer l’Europe. On sait qu’ils sont nombreux et qu’ils ne sont pas forcément très bien consommés en France, comparativement à d’autres pays de l’Union. Il faut donc faire en sorte que les porteurs de projets puissent accéder plus facilement à ces dispositifs.
Enfin, le troisième objectif est de permettre aux habitants de Forcalquier, bien sûr, mais aussi à ceux de l’ensemble du département et, plus largement, du nord de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, de disposer d’un point de contact avec l’Europe. Ce guichet doit fonctionner dans les deux sens, entre Bruxelles et Forcalquier, mais aussi de Forcalquier vers Bruxelles, afin de faire remonter le ressenti des habitants et des acteurs du territoire.
JSS : Comment comptez-vous donner une traduction concrète à ces lignes directrices ?
D.G. : D’une part, il y aura un aspect itinérant dans le fonctionnement de ce service. Un bureau sera installé à la Maison des Entrepreneurs de Forcalquier, ce qui est aussi tout un symbole de lien entre le dynamisme économique, les porteurs de projets et l’Europe.
Mais ce guichet n’a pas vocation à rester immobile à cet endroit. Il se rendra dans l’ensemble des territoires qui en feront la demande. Je pense aux communes, aux écoles, aux associations ou encore aux entreprises qui pourraient nous solliciter, afin d’aller au plus près des administrés et que ce ne soient pas eux qui aient à faire la démarche inverse pour venir vers le service.
Le deuxième levier consiste aussi à leur démontrer, au quotidien, que tel ou tel projet n’aurait pas pu voir le jour sans l’accompagnement de l’Europe. C’est à travers ces réalisations très concrètes que les habitants peuvent mesurer ce que l’Europe apporte réellement sur le terrain.
JSS : Cette initiative pourrait-elle ouvrir la voie à une nouvelle manière de rapprocher les services publics des habitants des territoires ruraux ?
D.G. : En effet, ce n’est pas seulement une question d’accès à l’Europe, mais aussi d’accès aux services publics. Nous le voyons à travers la communauté de communes, dans laquelle nous avons développé beaucoup de services itinérants.
Nous avons aujourd’hui une Maison France Services, un guichet de proximité qui accompagne les habitants dans leurs principales démarches administratives, qui se rend dans toutes nos communes pour accompagner les administrés dans leurs démarches administratives : déclaration d’impôts, dossiers de retraite et, plus généralement, toutes ces démarches parfois complexes pour des personnes qui ne sont pas forcément à l’aise avec l’outil informatique ou avec la dimension administrative.
Nous allons appliquer cette même logique. On voit donc bien que, de plus en plus, notamment dans les territoires ruraux, il y a ce mouvement d’aller vers l’administré plutôt que de lui demander systématiquement de venir vers le service public. C’est pourquoi je pense que l’initiative que nous prenons ici peut parfaitement être dupliquée sur d’autres territoires.
JSS : La ruralité peut exprimer une certaine défiance à l’égard des politiques européennes. Quelle place souhaitez-vous donner au débat et à la contradiction au sein de ce Centre Europe Direct ?
D.G. : Ce centre n’a pas vocation à nourrir le débat, en tout cas pas le débat idéologique. Il a vocation à faire remonter un certain nombre de constats qui sont faits sur le terrain, mais ce n’est pas forcément un lieu de débat idéologique. Je veux vraiment que nous nous concentrions sur la dimension technique et que nous montrions que l’Europe n’est pas uniquement un enjeu politique au sens politicien du terme, mais bien un enjeu de développement et d’accompagnement des territoires.
JSS : Au-delà de son rôle d’information et de pédagogie, comment ce dispositif pourra-t-il accompagner les élus, agriculteurs, PME ou associations du territoire dans l’accès aux financements et aux dispositifs européens ?
D.G. : Le nerf de la guerre, ce sont les finances. On voit bien que les collectivités sont de plus en plus exsangues et que les finances publiques se tarissent, alors qu’en parallèle, on sait qu’il existe une manne financière importante au niveau européen. L’ingénierie est la principale contrainte. Les petites structures n’ont pas forcément les capacités de monter des dossiers complexes. Ce guichet va donc permettre de les accompagner dans le montage de ces dossiers. De cet accompagnement, vont naître des projets qui serviront directement le quotidien des administrés.
Je prends un exemple : le centre de soins non programmés que nous avons inauguré à Forcalquier. L’accès aux soins est évidemment un enjeu capital dans les territoires ruraux. Ce centre permet de prendre en charge, sept jours sur sept, des besoins qui ne relèvent pas des soins vitaux, comme la médecine de suivi, la petite traumatologie. Il accueille, aujourd’hui, 25 000 personnes par an. À l’époque, l’État français avait refusé de financer le projet parce qu’il ne rentrait pas dans les critères de l’Agence régionale de santé. Grâce au soutien de la Région et de l’Europe, nous avons pu mettre en place ce centre de soins. Sur les 2 millions d’euros d’investissement, nous avons obtenu 800 000 euros de l’Europe.
Et chaque jour, des habitants viennent se faire soigner dans ce centre, ce qui permet de voir concrètement l’utilité de l’Europe. Cela vaut beaucoup mieux que n’importe quel discours politique ou n’importe quel chiffre : c’est le quotidien des administrés. C’est aussi comme cela que l’on peut démocratiser l’Europe et faire comprendre son utilité au quotidien.
JSS : De nombreuses infrastructures et services locaux bénéficient de financements européens sans que les habitants en aient nécessairement conscience. Comment rendre plus visible cette « empreinte européenne » ?
D.G. : C’est tout l’intérêt justement d’un centre comme celui-là : rapprocher l’Europe du quotidien. Un entrepreneur qui viendra à la Maison des Entrepreneurs de Forcalquier sera amené à passer par ce guichet et pourra ainsi découvrir tout le potentiel d’accompagnement que l’Europe peut proposer.
On est finalement dans une forme d’« évangélisation » au cas par cas, si je peux employer ce terme. Mais, grâce au bouche-à-oreille, à l’itinérance du service et aux projets qui verront le jour, les habitants pourront être directement connectés à cette action européenne parce qu’elle fera partie de leur quotidien. J’espère ainsi contribuer à développer l’accès aux aides européennes et à faire évoluer l’image de l’Europe.
Il y a évidemment des choses qui ne fonctionnent pas bien aujourd’hui, notamment la suradministration ou le sentiment que certaines décisions sont trop éloignées du quotidien. Mais il existe aussi une réalité : il y a de l’argent à aller chercher et nous en avons cruellement besoin. Que l’on soit entrepreneur, membre d’une association ou élu local, sans financement, il n’y a pas de projet possible. L’Europe doit donc pouvoir accompagner davantage les territoires sur ce terrain.
JSS : Pensez-vous que cette proximité puisse également faire évoluer le regard porté sur l’Union européenne ?
D.G. : Les gens ne sont pas nécessairement contre l’Europe. Quand on discute avec eux, ils sont plutôt favorables à la construction d’une organisation européenne. Ce qui ne passe plus, en revanche, c’est l’excès de normes et de contraintes administratives. Si nous arrivons à leur démontrer que l’Europe n’est pas seulement synonyme d’inertie ou de décisions éloignées du terrain, mais qu’elle est aussi capable d’agir rapidement et de trouver des solutions concrètes, je pense que leur perception pourra évoluer.
On retrouve d’ailleurs cette logique dans la relation entre les citoyens et les institutions. Plus on est proche de l’administré, plus la confiance est forte. Les maires bénéficient encore d’un niveau de confiance important, alors que celle-ci diminue à mesure que l’on s’éloigne du terrain. Cela montre bien que la proximité, le contact direct et la perception concrète de l’action sont essentiels pour créer de la confiance. Et nous sommes précisément dans cette logique : amener l’Europe au cœur d’un territoire rural et permettre aux habitants de voir concrètement ce qu’elle peut apporter.
JSS : Qu’est-ce qui manque encore aujourd’hui pour rapprocher les institutions des citoyens et vice-versa ?
D.G. : Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est de donner aux gens la possibilité de choisir les mesures qui sont prises au niveau européen. Aujourd’hui, cela leur paraît tellement lointain qu’ils ont le sentiment que d’autres choisissent pour eux, que des technocrates prennent les décisions à la place des élus qui les représentent. C’est d’ailleurs un problème qui ne concerne pas uniquement l’Europe, mais aussi l’État.
Pour rapprocher les institutions des citoyens et construire un projet qui soit viable et acceptable, il faut donc arrêter de simplement contraindre et faire davantage en sorte d’accompagner les initiatives. C’est un point essentiel. Quand on échange avec les gens, on s’en rend compte assez simplement : ils en ont ras-le-bol qu’on leur explique ce qu’ils doivent faire et qu’on leur dise ce qu’ils n’ont pas le droit de faire.
Ils comprennent bien sûr que, sur les fonctions régaliennes, un certain nombre de règles doivent être communes. Mais, pour le reste, ils aimeraient que l’on accompagne davantage la créativité, la prise de risque et l’initiative. Si nous arrivions à donner cette image, je pense que nous pourrions limiter le rejet que suscitent certaines institutions, notamment l’institution européenne. Nous pourrions alors davantage travailler ensemble.
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