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INTERVIEW. La Guyane est confrontée depuis des décennies à des activités illégales d’orpaillage, sources de pollution au mercure. Une opération mobilise sur place plus de 300 militaires mais selon Joël Sollier, procureur général près la Cour d’appel de Cayenne, la lutte contre ce crime organisé de grande ampleur mérite d’être repensée.

Journal Spécial des Sociétés : Que représente l’orpaillage illégal aujourd’hui en Guyane ?
Joël Sollier : Le nombre de sites d’exploitation oscille entre 500 et 600 selon les années. Environ un tiers sont des sites primaires, visant la roche mère, quand les autres exploitent des cours d’eau. De 8 000 à 10 000 garimpeiros, ces migrants brésiliens venus pour l’orpaillage, s’activent sur ces chantiers. Toute cette activité illégale générerait autour de six tonnes d’or par an, contre environ une pour la filière légale.
JSS : Qui se trouve à la tête de ces activités ?
J. S. : Il y a en fait deux manières d’étudier le cas de l’orpaillage illégal. À l’échelle micro, on observe une foule de petits soldats, pas très organisés, œuvrant sur une multitude de sites. Or lorsque l’on recule à une échelle plus macro, cela relève clairement du crime organisé.
Les installations des orpailleurs demandent une logistique immense. Ils sont capables de ravitailler des sites au fond de la Forêt amazonienne de centaines de litres de carburants, de charger des pirogues de plusieurs tonnes de matériels, de faire vivre des milliers d’hommes. Ils coordonnent l’extraction, la valorisation sur des marchés mondiaux, le blanchiment. Toute cette activité réclame un très grand niveau d’organisation et d’investissement orchestré par une poignée d’acteurs étrangers.
JSS : Sur le terrain, comment s’organise la lutte de l’Etat ?
J. S. : L’action articule deux volets, administratif et judiciaire, via le préfet et le procureur, et fait également intervenir les forces armées. Celles-ci n’ont pas d’autorité propre car nous sommes sur le territoire national ; mais elles apportent une logistique auprès de la gendarmerie.
Cette présence se justifie aussi par la géographie qui s’impose comme une contrainte majeure. 95 % du territoire de la Guyane est couvert par l’Amazonie, et l’hostilité du terrain légitime le soutien de corps d’élite. Bien que particulière, cette coopération n’est pas nouvelle puisqu’elle précédait même les débuts de l’opération Harpie en 2008.
JSS : Ce dispositif lancé par le président Nicolas Sarkozy est ancien. Est-il suffisant ?
J. S. : Un projet de refonte de Harpie pour la mise en place d’une troisième mouture de cette opération avait été évoqué mais ne semble plus progresser. Le contexte politique et budgétaire, et le nombre de dossiers sur le bureau du Premier ministre font que cela n’apparaît pas forcément comme une priorité. Ce n’est pas pour autant qu’il ne serait pas utile de réévaluer cette politique publique, alors que le phénomène s’accélère.
JSS : Comment adapter l’opération ?
J. S. : Je ne prétends pas avoir la solution miracle, mais je crois qu’il faut davantage traiter la question dans sa dimension internationale plutôt que comme un enjeu national. On distingue en théorie les phénomènes criminels selon qu’ils constituent des menaces militaires ou non.

Ici, à l’instar du terrorisme ou de la piraterie, le phénomène est intermédiaire. Certes, nous n’avons pas en face une armée régulière et cela se passe sur le territoire national, mais il s’agit bien d’une menace extérieure grave, qui porte atteinte à la souveraineté de l’État en pillant des ressources stratégiques et en dégradant l’environnement. Des forces extérieures, conduites par des étrangers, qui instaurent une menace durable avec une logistique lourde. Ce n’est pas totalement une menace militaire, mais je trouve que cela s’en rapproche beaucoup.
JSS : Pour vous, la réponse doit-elle être davantage militaire ?
J. S. : Peut-être, en laissant une action autonome à l’armée, par exemple pour des actions de blocage d’entrée sur le territoire guyanais le long des fleuves frontières. C’est une option, qui nécessite d’adapter en partie le droit mais qui n’a rien d’impossible. Cela existe déjà en Guyane pour la sécurisation du centre spatial par exemple.
JSS : La dimension de crime organisé est-elle sous-estimée ?
J. S. : Je ne crois pas que cette réalité ait été ignorée, je pense surtout qu’il est très difficile de lutter contre cette forme de crime organisé avec les moyens habituels. En comparaison avec la lutte contre le trafic de stupéfiants, qui s’avère déjà bien assez compliquée, nos moyens sont limités. Pas d’informateurs au sein de ces organisations, pas d’écoutes téléphoniques, pas de perquisitions, pas de suivi ni de surveillance… Mener des enquêtes s’avère difficile sur le plan judiciaire pour remonter jusqu’aux donneurs d’ordre.
JSS : Existe-t-il aussi une question de moyens ?
J. S. : Il est toujours possible de demander plus de moyens. Bien sûr qu’en couvrant la Guyane de militaires, les chiffres seront meilleurs, mais cela ne résout pas la question de l’efficacité, d’autant plus dans une période qui appelle plutôt à la restriction. Je ne dis pas qu’il ne faut pas plus de moyens, je souhaite juste que l’on s’assure d’abord d’avancer avec la bonne stratégie.
JSS : La coopération internationale avec les pays frontaliers est une autre composante du problème. Elle s’est toutefois améliorée avec le Brésil ?
J. S. : Pour diverses raisons, notamment géopolitiques, le Brésil collabore davantage avec la France. En matière de coopération au quotidien, pour mener des actions communes, cela fonctionne bien. Reste à ajouter une dimension politique et diplomatique plus ambitieuse. Le Brésil, en tant qu’État, est-il prêt à faire bouger les lignes ? Ce n’est pas encore établi.
Il faudrait par exemple envisager une véritable lutte contre les garimpeiros installés le long du fleuve Oyapock pour casser leur chaîne logistique. Le Brésil pourrait contribuer à éliminer ces points d’ancrage mais il faut pour cela l’en convaincre. De son point de vue, l’orpaillage se trouve partout sur ses 17 000 kilomètres de frontières et la Guyane n’est pas une obsession. Il faut trouver des moyens de rendre cette coopération avantageuse. C’est tout le jeu de la diplomatie.
JSS : De l’autre côté, à l’Ouest, la situation avec le Suriname est encore plus compliquée ?
J. S. : L’orpaillage demeure la première ressource du pays et l’État a des moyens limités. Une partie de la classe politique a parfois été mêlée à ces activités, ce qui finit de rendre la coopération difficile. C’est le long du Maroni que se concentre aujourd’hui la majeure partie de l’orpaillage illégal, appuyé par des entrepôts installés tout au long du fleuve et soutenus par une diaspora chinoise. La situation y est effectivement complexe.
JSS : La découverte récente de pétrole au Guyana, l’agitation au Vénézuela, le jeu des puissances en Amérique du Sud… Les enjeux diplomatiques sont très prégnants, peuvent-ils nourrir un sentiment d’impuissance ?
J. S. : Non, le problème est rendu plus complexe par cette dimension internationale, mais au fond, elle concerne aujourd’hui tout le monde, qu’on fabrique des voitures ou qu’on monte une université. Nous sommes au même régime que d’autres. J’ai fait une grande partie de ma carrière dans la diplomatie, je ne suis donc pas surpris par cette situation.
« Cette position internationale des territoires ultra-marins n’est pas assez envisagée. On ne traite pas la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie sans les intégrer à nos discussions avec l’Australie, le Japon ou la Chine. »
Joël Sollier
Cela impose néanmoins un mode d’action. Je sais que je n’ai pas la main sur tout et que je dois compter sur des actions diplomatiques pour avancer, mais ce n’est pas un signe d’impuissance. C’est un autre rythme et une autre méthode. Nous avons d’ailleurs réussi dernièrement à imposer les questions guyanaises dans les relations franco-brésiliennes. C’est une avancée.
JSS : Cette dimension internationale est-elle assez bien comprise ?
J. S. : Peut-être pas, et je crois que c’est un trait commun à tous les territoires d’outre-mer. On dit toujours, par exemple, que la Guyane est immense. Du point de vue franco-français, c’est vrai. La Guyane est aussi grande que l’Autriche, ce qui en fait une entité administrative énorme. Mais à l’échelle de l’Amérique du Sud, c’est un micro-état, à peine 1% de la superficie du Brésil.
Dès lors, les questions ne sont plus les mêmes. Il s’agit de se demander comment exister en tant que micro-état face à des poids lourds continentaux. Cette position internationale des territoires ultramarins n’est pas assez envisagée. On ne traite pas la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie sans les intégrer à nos discussions avec l’Australie, le Japon ou la Chine. Il en va de même pour les Antilles, déstabilisées par les pays voisins. Les représentants de l’Etat sont peut-être encore trop attachés à Paris pour intégrer cette dimension.
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