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INTERVIEW. Alors que la protection des mineurs en ligne est appelée à évoluer en France comme en Europe, la Haute-commissaire à l’Enfance défend une « majorité numérique » et appelle investisseurs et conseils d’administration à intégrer le « child risk » dans leur gouvernance.

Censurée par le Conseil constitutionnel le 14 août, l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans adoptée par le Parlement doit renaître dans un nouveau texte d’ici au printemps 2027.
Entre-temps, l’Europe a pris le relais : le 16 septembre 2026, Ursula von der Leyen a annoncé vouloir interdire les réseaux sociaux avant 13 ans et les comptes personnels avant 15 ans, via l’EU Kids Act, un projet de règlement européen qui impose aussi aux plateformes de prouver qu’elles sont sûres pour les mineurs. Un texte qui doit encore obtenir l’accord du Parlement européen et des Vingt-Sept.
Pour évoquer ces évolutions et les enjeux qui les entourent, le JSS a pu s’entretenir avec Sarah El Hairy, Haute-commissaire à l’Enfance.
Journal Spécial des Sociétés : Le Conseil constitutionnel a censuré le 14 août l’article 1er de la loi visant à protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux. Que reste-t-il aujourd’hui de ce texte ?
Sarah El Hairy : Il reste d’abord une lecture de fond. Pour la première fois, le Conseil constitutionnel a dit oui : il faut réguler, il faut apporter des protections supplémentaires sur les réseaux sociaux. Mais c’est le plus gros des « mais » : le dispositif retenu sur l’âge a été jugé trop restrictif, et il a été censuré. Sur le fond, en revanche, il confirme ce que disent les autorités de santé et les dernières recherches : un mineur, en particulier de moins de 15 ans, peut subir des conséquences négatives d’une exposition aux réseaux sociaux.
Je ne suis ni technophobe ni technosolutionniste. Je considère simplement que ces espaces d’interactions sociales, où circulent des contenus ni validés ni institutionnels, sont des lieux dans lesquels il faut apprendre à nos enfants à grandir, avec des tranches d’âge pour y accéder. D’autres mesures du texte demeurent, comme l’interdiction du téléphone portable dans les lycées, promulguée par le président de la République et désormais effective.
JSS : Les Sages ont relevé que le dispositif aurait conduit toute personne, même majeure, à prouver son âge. Quelles solutions permettent de vérifier l’âge sans imposer cette contrainte à l’ensemble des utilisateurs ?
S.E.H. : Les méthodes françaises permettent par exemple d’estimer l’âge. On me répond toujours qu’il existe mille manières de tricher. Ce n’est pas grave. Sincèrement, cela ne me dérange pas qu’un jeune de 14 ans se dessine une petite moustache pour faire croire qu’il en a 16. Ça peut faire sourire, mais on aura gagné quelque chose : il aura conscience que cet espace n’est pas fait pour lui, et il gardera dans son esprit une vigilance supplémentaire. Je ne cherche pas un dispositif pur et parfait.
J’entends en revanche la question de la participation de tous à la protection des plus jeunes. Quand vous achetez du tabac ou de l’alcool, le contrôle n’est pas systématique, mais il peut être demandé. Aux caisses automatiques des supermarchés, on vous demande d’ailleurs de prouver votre âge dès que vous achetez un produit alcoolisé. Je ne compare pas les réseaux sociaux à l’alcool ou au tabac ; je dis que certains proposent un contenu qui n’est pas adapté à tous les âges.
D’où la question de la majorité numérique : un âge à partir duquel on devient plus autonome et plus conscient de l’espace numérique dans lequel on évolue, et avant lequel on doit être protégé d’une exposition qui n’est pas faite pour soi.
JSS : Certains évoquent déjà les VPN pour contourner ces interdictions…
S.E.H. : Bien sûr qu’on peut passer par un VPN, et il y aura des milliers de tutoriels sur YouTube pour fausser l’estimation d’âge. Il ne faut pas attendre que la règle soit pure et parfaite pour l’appliquer : c’est une règle de prévention, qui vise à instaurer une mentalité. Ce n’est pas parce que la sécurité routière impose la ceinture que tout le monde la porte. Mais une majorité de gens la mettent, et ceux qui ne la mettent pas s’exposent à une amende, à un retrait de points, et parfois y laissent la vie. Ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas parce qu’une règle n’est pas parfaitement respectée, ou parce qu’on peut la contourner, qu’il ne faut pas l’appliquer pour la majorité.
Il faut aussi cesser d’être binaire. Une heure passée à lire un journal en ligne ou à travailler n’est pas une heure passée à scroller. On ne peut pas tout mélanger : le support, le temps, le contenu. Regarder un film, jouer en ligne avec une messagerie, aller sur un réseau social : ce n’est pas la même chose, comme sortir de chez soi peut vouloir dire aller à la bibliothèque, faire du sport ou se balader dans la rue.
Je suis défavorable à l’exil numérique des adolescents, mais on ne peut pas non plus contrôler tout le monde. Prenez la pornographie : elle n’est pas interdite en France, et les enfants y étaient exposés dès 9 ans. Ceux qui en diffusent en ont le droit, mais ils doivent garantir que seuls les majeurs y accèdent.
JSS : Comment l’initiative française s’articule-t-elle avec le Digital Services Act et les travaux européens en cours ?
S.E.H. : La France s’inscrit dans une coalition internationale, et d’abord européenne. Le président de la République a saisi Ursula von der Leyen et a porté la protection des mineurs jusqu’au G7 : c’est la première fois que le sujet y est abordé, ce qui dit l’importance de ces enjeux pour nos sociétés contemporaines. Parallèlement, le DSA, le règlement européen sur les services numériques qui encadre les obligations des plateformes, et l’AI Act évoluent pour mieux protéger les mineurs et poser la question de la majorité numérique.
Tous les pays européens ne s’accordent pas sur l’âge : 13 ans pour certains, 16 pour d’autres, 15 pour nous. C’est la finesse du trait. Mais tout le monde avance dans la même direction. On connaît la majorité civile, la majorité pénale mais on connaît beaucoup moins la majorité numérique. Maintenant que nous avons eu la première réaction du Conseil constitutionnel, nous allons réécrire le texte. L’objectif reste le même : protéger les mineurs sur certaines plateformes.
JSS : Cette rentrée scolaire s’est ouverte sans cadre légal stabilisé. Après votre déplacement début septembre auprès des écoutants de Fil Santé Jeunes, service d’écoute anonyme destiné aux jeunes, en plein « Septembre jaune », mois de prévention du suicide, qu’est-ce que le terrain révèle de ce que vivent les adolescents en ligne ? Quel message adresser aux parents et aux enseignants ?
S.E.H. : Je leur dis : vous n’êtes pas seuls, tenez bon. La pression est énorme pour un adolescent privé de réseaux sociaux, parce que tout se passe autour de lui, sans lui. Et beaucoup de parents n’utilisent pas Snapchat : il est difficile d’aider son enfant dans un monde qu’on ne connaît pas. Nous n’avons pas été élevés avec ces réflexes.
Quand nos enfants rentrent du collège, on leur demande ce qu’ils ont mangé, ce qu’ils ont appris ; rarement s’ils ont de nouveaux followers, si quelque chose les a étonnés dans leur jeu, où s’ils se font harceler en ligne. Il faut placer au même niveau la discussion sur la vie sociale physique et sur ce qui se passe dans le monde numérique, qui n’a rien d’irréel pour eux.
D’ailleurs, le cyberharcèlement est souvent la continuité du harcèlement, et il ne s’arrête jamais. Il ne provoque pas seulement des dégradations de santé mentale : il peut mener jusqu’au suicide. Il ne faut pas blâmer les parents. On s’inquiète quand son enfant est dehors, on veut savoir avec qui il est. Mais quand il est dans son lit, on le croit en sécurité.
Or les prédateurs sont dans sa chambre. Et beaucoup d’adolescents vont là où ils n’ont pas le droit d’aller, ce qui les empêche d’en parler : qu’est-ce qui est le plus grave, avoir été cyberharcelé, ou avoir Snapchat alors que ses parents l’avaient interdit ? Montages par IA, vidéos d’actes violents parfois tournées aux abords de l’école : le numérique rend la parentalité plus difficile. C’est aussi pour cela qu’on a interdit le téléphone au collège et au lycée, et le climat scolaire s’en est amélioré.
JSS : Certains créateurs de contenus ont eux-mêmes fréquenté des plateformes comme Coco. Au-delà des contenus qu’ils produisent, quelle responsabilité ont-ils face aux risques auxquels leur public peut être exposé ? Comment les accompagner ?
S.E.H. : Ces sites peuvent déboucher sur de très mauvaises rencontres, des guet-apens, ou sur la sextorsion, ce chantage à la diffusion d’images intimes. Les personnes qui y rôdent sont des prédateurs : elles ont les techniques pour attraper leur proie et la mettre sous emprise. Dans le monde réel, quand on sort, les parents demandent où l’on va, chez qui, s’ils peuvent joindre les autres parents. Dans le monde numérique, personne ne sait ce que l’on fait, donc personne ne peut aider.
Pour vous répondre sur les créateurs de contenus, j’avais travaillé à l’époque avec l’ARPP, l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité, à la création du premier certificat de l’influenceur responsable. Au début, beaucoup ont ricané expliquant que c’était n’importe quoi. Il s’agit d’une certification, sur le modèle d’un MOOC, pour savoir de quoi on a le droit de parler, ce qui est dangereux, ce qui est interdit. On n’a pas le droit, par exemple, de faire la promotion des jeux d’argent.
« Il est temps de pouvoir dire : je ne veux pas financer ce qui fait du mal aux enfants »
Sarah El Hairy, Haute-commissaire à l’Enfance
Il y en a malgré tout, mais les premières condamnations commencent à tomber, et cette formation permet justement d’alerter. Car beaucoup de créateurs de contenus, même quand ils n’en vivent pas, n’ont ni agent ni service juridique pour les accompagner, et ils n’ont pas vocation à en avoir. Faire du contenu peut être une passion, ou relever de la sphère personnelle : tout n’a pas vocation à être monétisé. Se pose donc la question de la façon dont on se forme et dont on découvre ses droits et ses obligations.
Le rôle du régulateur, lui, est de fixer le plus haut niveau d’interdiction là où il s’impose, avec la vérification d’âge pour la pornographie et des règles spécifiques pour les réseaux sociaux, puis, a minima, de donner de l’information. C’est l’idée du Challenge-score.
JSS : Ce « Challenge-score », lisible comme un Nutri-score, mesurerait l’effet des plateformes sur la santé, les droits et l’exposition des enfants. Quelle méthodologie et quel pilotage imaginer ? Comment éviter les écueils qu’a connus le Nutri-score auprès des industriels ?
S.E.H. : Je ne pense pas qu’il faille une nouvelle loi pour l’imposer. Il faut une coalition qui s’appuie sur des données scientifiques, des chercheurs et des experts du secteur, pour s’accorder sur 30 ou 40 indicateurs : les dark patterns, ces interfaces conçues pour orienter le comportement de l’utilisateur à son insu, comme le défilement infini ou les désabonnements volontairement complexes ; la protection des données personnelles et leur éventuelle commercialisation ; la transparence de la gouvernance ; la capacité de signalement…
J’y travaille d’ailleurs au niveau international avec des homologues. Cela renverra les parents à quelque chose qu’ils ont connu enfants : la signalétique à la télévision ou au cinéma, tout public, moins de 12 ans, moins de 16 ans. Ce n’est pas parfait, mais c’est une information essentielle. On a le droit d’acheter un produit mal noté au Nutri-score : on n’en abusera simplement pas.
Pour acheter un livre ou un DVD, vous disposez d’informations partout, sauf dans le contenu numérique. Cette information compte à deux titres. Pour les parents et les jeunes d’abord, qui pourront choisir librement d’y aller, d’y rester ou non. Pour d’autres acteurs ensuite : les investisseurs et les conseils d’administration.
JSS : Vous défendez l’idée d’un « child risk » qui serait évalué au même titre que les risques financier, cyber ou environnemental. Comment l’intégrer concrètement dans les entreprises ?
S.E.H. : C’est une question de responsabilité. Les entreprises ont déjà des obligations ESG, les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance, environnementales, sociales et de gouvernance, de transparence sur la matérialité de leurs risques : elles doivent suivre et réduire leurs risques environnementaux, prouver leur préparation au risque cyber, respecter le RGPD. Mais personne n’a systématisé l’évaluation des risques pour les enfants, alors même que certaines plateformes s’adressent à eux.
Nous ouvrons un nouveau champ : le child risk. S’il n’est ni mesuré, ni piloté, ni réduit, il finira par se payer. On le voit aux États-Unis avec la judiciarisation galopante de la protection des mineurs dans le monde numérique : les procès en cours se chiffrent en milliards.
Pour Meta, c’est près de 17 milliards de dollars soit aux alentours de 15 milliards d’euros, au lieu des 1 400 milliards initialement évalués, grâce aux accords passés avec un certain nombre d’États*. En Europe, la Commission elle-même a lourdement condamné Temu, à plus de 200 millions d’euros, pour des objets dangereux pour les bébés. Les conseils d’administration doivent donc évaluer ce risque.
Le deuxième levier, ce sont les investisseurs. On peut aujourd’hui refuser que son assurance-vie finance des activités qui détruisent la planète. Il est temps de pouvoir dire : je ne veux pas financer ce qui fait du mal aux enfants. Découvrir que ses placements en bourse financent, à son insu, des entreprises qui négligent leurs algorithmes ou revendent les données des mineurs, c’est une information importante, qui contribuera à réguler le marché. C’est un nouveau droit à l’information financière.
Et je ne veux pas que de l’argent public français ou européen finance des projets qui n’évaluent pas le risque qu’ils font peser sur les enfants. Il serait irrationnel de supporter collectivement les souffrances psychiques et les conséquences éducatives et sociales de ce que nous avons nous-mêmes financé.
JSS : Vous alertez aussi sur des risques moins visibles : ceux que les parents font eux-mêmes courir à leurs enfants, et l’usage qui pourrait être fait demain de leurs données…
S.E.H. : Il faut parfois dire des choses dures à entendre, parce que cela participe aussi de l’information. Exposer son enfant sur un réseau social, publier sa photo, son visage, c’est une chance sur deux que cette image finisse sur du contenu pédocriminel. Quand on l’a entendu une fois, on y pense à chaque publication : on évite de montrer le visage, on met un smiley. Pourtant, la première fois, on publie la photo de vacances de son enfant en maillot parce que c’est le bonheur de ces moments en famille, pour les partager avec ses proches. Et d’une certaine manière, on offre son enfant à des pédocriminels.
Quand nous travaillons avec l’office chargé de la protection des mineurs dans le monde numérique, la moitié des images découvertes ont été publiées volontairement par les parents, sans jamais douter. La photo est capturée, dénudée par l’IA, détournée de la manière la plus abjecte, parfois revendue, parce qu’un marché existe. Comme on a commencé à parler d’éducation financière ou alimentaire, l’éducation à la réalité du monde numérique, à la propriété des données et à la protection de la vie privée devient essentielle.
Il faut aussi rester très vigilant, même si le droit européen commence à poser des interdits. Je ne veux pas que demain des enfants subissent une notation sociale : que l’on récupère toutes leurs empreintes numériques pour décider s’ils entrent dans une école, s’ils sont embauchés, à quel prix ils sont assurés. Je ne parle pas d’e-réputation, mais de ce que l’on confie aujourd’hui aux agents d’IA : ses doutes, ses tendances dépressives, sa santé mentale.
Un adolescent de 13 ans sur trois a pour meilleur ami une IA, et certains s’en servent pour s’autodiagnostiquer ou comme soutien psychologique. Ces informations ne disparaissent pas. On parle du droit à la déconnexion pour les salariés ; mais le droit à l’oubli ? Entre les cookies, les échanges avec les agents et le développement de cette économie de l’affection, c’est une somme de données sur soi qui s’accumule. Sans majorité numérique, un mineur a encore moins de droits sur son identité et sur les traces qu’il laisse.
La géographie de la puissance, aujourd’hui, c’est la géographie de la donnée. Je ne suis pas contre ces outils : oui aux supercalculateurs, au quantique, à l’IA qui va révolutionner la médecine. Mais la technologie doit rester au service du progrès et de l’homme, respecter la dignité humaine, la liberté, l’éthique, et ce ne sont pas des gros mots. Quand elle touche à l’affection, à l’intime, et qu’elle peut se retourner contre la personne, il y a des frontières à poser. C’est la responsabilité de la puissance publique.
*Fin août 2026, Meta a conclu avec plusieurs dizaines d’États américains un accord pour mettre fin aux poursuites liées aux effets de Facebook et d’Instagram sur les mineurs ; les procureurs réclamaient jusqu’à 1 400 milliards de dollars de pénalités théoriques), ndlr.
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