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Le dispositif rencontre un réel écho auprès des médias, du public et d’une partie des professionnels de la justice. Reste que certains experts mettent en garde contre une forme de mise en scène qui limiterait son authenticité.

Quatre ans après l’entrée en vigueur du décret autorisant les audiences filmées dans un but pédagogique, le ministère de la Justice a reçu près de 240 demandes de tournage. « Objectif atteint », se targue-t-il dans un communiqué.
Depuis le 2 avril 2022, toute audience – civile, pénale, économique ou administrative – peut être enregistrée pour être diffusée à des fins pédagogiques, informatives, culturelles ou scientifiques. Cette ouverture aux caméras avait été rendue possible par l’article 1er de la loi pour la confiance dans l’institution judiciaire, venu déroger à l’interdiction de principe fixée par la loi de 1881.
L’objectif défendu par le garde des Sceaux de l’époque Eric Dupond-Moretti : « ouvrir les prétoires aux caméras dans un double souci de transparence et de pédagogie » et « faire rentrer la justice dans le salon des Français ».
Une première convention avait été signée entre le garde des Sceaux et France télévisions pour mettre en place l’émission Justice en France, mêlant captations d’audiences et commentaires de professionnels de la justice en plateau. Ce partenariat avait donné lieu à la diffusion de sept épisodes en deuxième partie de soirée sur France 3. Depuis septembre 2023, l’émission est désormais programmée sur France 2.
Le ministère de la Justice s’en félicite : ce nouveau régime d’enregistrement des audiences a été « accueilli favorablement par les juridictions qui ont ouvert leurs portes pour partager leur quotidien ». Depuis l’entrée en vigueur du décret, 123 demandes ont reçu une décision favorable des premiers présidents des cours d’appel concernées, et 95 une décision défavorable. « 65 reportages intégrant des captations » ont ainsi été diffusés, dans le cadre de documentaires audiovisuels ou de journaux télévisés.
À l’instar du documentaire Je vais te tuer de Karine Dusfour, diffusé en prime-time le 24 novembre dernier sur Arte. Le film offre une immersion dans les audiences « VIF » du tribunal de Poitiers qui ont donné lieu à cinq arrêts de condamnation appliquant pour la première fois le concept de contrôle coercitif. A l’origine de ces décisions, la magistrate Gwenola Joly-Coz – aujourd’hui présidente de la cour d’appel de Papeete – avait souligné le travail de « pédagogie judiciaire » entrepris par la réalisatrice.
Des journalistes, réalisateurs et magistrats voient en effet dans ce dispositif l’opportunité de mettre en avant de nouveaux mécanismes et des façons de juger inédites. Le magistrat Fabrice Vert s’était ainsi réjoui de la diffusion d’une audience de règlement amiable au tribunal de Valence sur France 2, en mars 2024. « Plus nous diffuserons des informations de cette nature, plus les lignes bougeront sur le terrain de l’amiable » avait également salué une avocate.
Au-delà de l’adhésion d’un certain nombre de professionnels de la justice, le dispositif dans son ensemble semble rencontrer un réel écho auprès du public. Si peu de chiffres filtrent, le format Justice en France a trouvé sa place dans la grille de France 2, avec une diffusion mensuelle ininterrompue depuis trois ans et 34 épisodes au compteur. Par ailleurs, dans un rapport publié en 2025, la Cour de cassation précisait qu’en 2024, sept audiences ont fait l’objet d’une diffusion sur internet. A la clef, un carton : ces diffusions ont fait l’objet de 77 928 connexions.
Malgré la promesse du gouvernement de ne pas « verser dans la justice spectacle », le dispositif avait pourtant d’emblée suscité des réserves, avant même son entrée en vigueur. Certains magistrats redoutaient « une dérive sensationnaliste », tandis qu’une partie de la doctrine alertait sur le risque d’un « voyeurisme judiciaire » et sur les atteintes potentielles au droit à l’oubli. Le professeur Emmanuel Derieux avait de son côté mis en garde contre les risques d’une « télévision justicière ».
Quatre ans après, les critiques n’ont pas disparu mais montrent un glissement. Si elles ne portent plus tellement sur le principe même de filmer, elles fustigent une représentation biaisée du réel. Plusieurs observateurs soulignent ainsi que la justice filmée ne constitue pas une captation neutre : les audiences, une fois enregistrées, font l’objet d’un travail de sélection et de décryptage, contribuant à produire un récit judiciaire « construit » – la Cour de cassation évoquant d’ailleurs une « diffusion enrichie par la mise à disposition au public d’outils d’accompagnement pédagogique ».
Fin 2023, le professeur Emmanuel Jeuland pointait en outre dans la Revue juridique de la Sorbonne que « la diffusion en différé d’une audience crée une fausse réalité », dans la mesure où elle s’accompagne d’une forme de « fictionnalisation » des échanges judiciaires. Selon lui, la « fabrication des images », loin de restituer fidèlement le déroulement des audiences, tendrait à recomposer la réalité judiciaire… Voire, parfois, à en faire trop ? « Dans Justice en France, le spectateur voit parfois ce qu’un membre du public présent physiquement au tribunal ne pourrait pas voir dans un mouvement d’ultra-transparence ».
| Filmer une audience, oui mais à quelles conditions ? – Les captations des audiences peuvent être diffusées uniquement lorsque l’affaire a été définitivement jugée, avec l’accord et dans le respect des droits des parties : droit à l’image, respect de la vie privée, présomption d’innocence, droit à l’oubli, intérêt supérieur des mineurs ou des majeurs protégés. – Les audiences de justice civile, pénale, économique ou administrative peuvent être enregistrées ou filmées pour un motif d’intérêt public d’ordre pédagogique, informatif, culturel ou scientifique. – Les dispositifs techniques pour filmer les audiences doivent répondre aux exigences de discrétion, prévues par le décret, permettant d’assurer la sérénité des débats. – Toutes les personnes filmées, professionnels comme justiciables, doivent remplir deux formulaires de consentement, concernant l’enregistrement et la diffusion de leur image. Ces formulaires sont portés en annexe d’un arrêté publié parallèlement au décret d‘application. Comme c’est déjà le cas au Conseil constitutionnel, les audiences publiques devant la Cour de cassation et le Conseil d’État pourront, elles, être diffusées le jour de l’enregistrement, après recueil des avis des parties avant le début de l’audience. |
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