Article précédent

Notre chroniqueur revient d’Égypte, où il est allé découvrir le nouveau musée du Caire.

Récemment inauguré lors d’une cérémonie fastueuse par le président Al Sissi, ce gigantesque temple de l’histoire, recelant 160 000 objets, a été imaginé à la gloire du pays des pharaons, par l’ancien président Moubarak. Une aile entière de ce musée est exclusivement dédiée à l’enfant-roi Toutânkhamon.
Derrière les murs habilement hiéroglyphés et sous les verrières transpercées par le dieu Râ du nouveau grand musée égyptien, à quelques coudées royales du plateau de Gizeh, de la pyramide de Khéops et du Sphinx qui demeure imperturbable, Toutânkhamon rejoue en permanence sa propre légende.
Son sarcophage, ses catafalques, son masque d’or triomphent dans des vitrines autour desquelles se pressent des milliers de visiteurs assoiffés de photos et de partage d’un imaginaire mondial.

La quasi-totalité des objets et du mobilier funéraire de la tombe de l’enfant-roi, mort à l’âge de 19 ans en 1327 avant J.C. après n’avoir régné qu’une dizaine d’années, est enfin réunie. L’ensemble est intelligemment rassemblé et scénarisé afin de déployer une incoercible puissance d’attraction sur le public planétaire fasciné qui se presse en d’interminables files d’attente afin d’admirer ce joyau muséal en forme d’aimant devenu incontournable.
En pénétrant dans le musée, le visiteur découvre tout d’abord la colossale statue d’un autre pharaon, sans doute le plus grand, Ramsès II, troisième pharaon de la XIXe dynastie qui régna pendant plus de 60 ans au 13e siècle avant J.C..
Puis il se dirige immanquablement vers l’aile entièrement consacrée à Toutânkhamon.

Vedette de l’histoire, ce monarque du pays nilien unifié du lotus et du papyrus (il a la double couronne de la Haute-Égypte et de la Basse-Égypte) est également le symbole d’une justice à plusieurs facettes.
Adolescent lorsqu’il prend les rênes de son empire, Toutânkhamon n’est ni un grand bâtisseur ni un conquérant. Une crise religieuse et politique secoue le territoire et son souci est de restaurer un ordre juste dans un monde où les sanctuaires sont dégradés, le culte désorganisé, les ressources mal distribuées.
En effet, son père, le pharaon Akhenaton, a supprimé le culte du dieu Amon, marginalisant le clergé traditionnel, et a instauré le culte exclusif du dieu Aton dont il se proclame le prophète, dans le cadre d’une sorte de monolâtrie. Et il a fondé une nouvelle capitale, Amarna, située à 300 km au sud de Memphis (sud du Caire) et à 300 km au nord de Thèbes (Louxor).

La jeunesse du souverain conduit les hommes de l’appareil d’État à prendre ou suggérer des décisions majeures tendant à mettre un terme à la révolution amarnienne et à favoriser la reconstruction d’un pays et de ses structures.
La justice, incarnée par la déesse Maât (au féminin) et rendue au nom d’un concept, le Maât (au masculin), occupe une place centrale dans le programme de restauration de l’autorité.
La justice émane du roi, source ultime de justice, qui incarne la référence au « Maât » pour faire durer l’ordre établi et qui conserve les affaires majeures et les crimes contre l’État. Le vizir, par délégation, nomme les juges, qui ne sont pas spécialement des juristes mais plutôt des administrateurs. Il supervise et contrôle les juges et les décisions, s’assure de leur probité et de leur impartialité. Il combat la corruption. Les prêtres et les scribes sont amenés à rendre des décisions judiciaires.
Un « décret de restauration » solennel et très normatif gravé en hiéroglyphes sur une stèle dans le temple d’Amon à Karnak (Louxor) au début du règne du jeune monarque rétablit l’ordre et la justice et est un véritable outil de re-légitimation du pouvoir. La justice succède au chaos.
Restaurer la justice, c’est tout d’abord rendre leur place aux dieux, rétablir les offrandes, faire cesser les abus. Le roi au visage juvénile, aux épaules étroites mais à l’autorité rassurante devient un colosse symbolique, garant d’un ordre retrouvé, y compris à titre posthume.
Des chercheurs creusent, grattent, cherchent et cherchent encore… Soudain, le 4 novembre 1922, le Britannique Howard Carter, financé par un mécène passionné d’archéologie, Lord Carnarvon, découvre dans la vallée des Rois la tombe intacte du onzième pharaon de la XVIIIe dynastie, fils d’Akhenaton. Il met au jour l’incroyable trésor de plus de 5000 objets qu’elle contient.
Cette avalanche d’or et de matériaux précieux déclenche une frénésie médiatique universelle. L’Égypte devient une obsession, un style, une mode !
Curieusement, Lord Carnarvon décède d’une septicémie liée à une piqûre de moustique peu après la découverte. D’autres chercheurs décèdent.
L’impiété de la violation de la tombe serait-elle punie par un avertissement mortel d’Amon, de Râ, d’Isis et d’Osiris, ou de Deth et d’Horus ? Une succession de coïncidences fascine, alimente l’imaginaire collectif et crée une frénésie générale : les profanateurs doivent payer de leur vie ! Le sensationnalisme l’emporte et certains chercheurs s’éloignent.
Avec le pillage quasi systématique des temples, des tombes, des sites, la justice change tout à coup de scène théâtrale. En 2019, la maison de vente aux enchères Christie’s met en vente à Londres une statuette en quartzite de 28 cm de haut, vieille de 3000 ans, représentant le dieu Amon sous les traits de Toutânkhamon.
L’ambassadeur d’Égypte au Royaume-Uni s’émeut, saisit Interpol, et réclame l’annulation de la vente et le retour de la statuette dans son pays. En France, le journal « Le Parisien » titre : « Une sculpture de Toutânkhamon aux enchères déclenche la fureur de l’Égypte ». Un ancien ministre des Antiquités au Caire affirme que la statuette a été volée au temple de Karnak à Louxor dans les années 70. Christie’s rétorque que toutes les mesures tendant à la régularité de l’origine des objets vendus sont optimales, que les indispensables diligences ont été accomplies, et que l’objet a été la propriété du prince Wilhelm von Thurn und Taxis dans les années 60, ce que les héritiers du prince démentent.

Malgré les protestations et même des manifestations à Londres, la statuette est finalement vendue pour 5 millions d’euros à un acquéreur conservant l’anonymat.
On peut regretter que l’Égypte, victime d’innombrables spoliations, soit sommée et contrainte, statuette après figurine, momie après sarcophage, fragment après fragment, de prouver l’origine d’objets manifestement arrachés à son patrimoine lors de fouilles ou lors d’évènements destructeurs dans les années sombres de son histoire.
Le gouvernement égyptien annonce qu’il va accroître les mesures pour obtenir la restitution de tous les objets pillés et qu’il va renforcer les sanctions. Et cette affaire relance la demande permanente de l’Égypte d’obtenir le retour au Caire de la pierre de Rosette exposée à Londres, ce morceau de stèle en granodiorite reproduisant le texte d’un décret gravé en trois langues, dont les hiéroglyphes et le grec, qui a permis à Champollion de découvrir la signification des hiéroglyphes. Il s’appuie sur la mise en application effective de la convention UNESCO de 1970 dont l’article 2 énonce :
« Les États parties à la présente Convention reconnaissent que l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels constituent l’une des causes principales de l’appauvrissement du patrimoine culturel des pays d’origine de ces biens, et qu’une collaboration internationale constitue l’un des moyens les plus efficaces de protéger leurs biens culturels respectifs contre tous les dangers qui en sont les conséquences. À cette fin, les États parties s’engagent à combattre ces pratiques par les moyens dont ils disposent, notamment en supprimant leurs causes, en arrêtant leur cours et en aidant à effectuer les réparations qui s’imposent ».
Par la suite, plusieurs décisions judiciaires vont permettre les restitutions sollicitées. Le parquet de Manhattan, après une enquête très médiatisée, réussit à contraindre le Metropolitan Museum of Art de New York à restituer à l’Égypte le cercueil doré de Nedjemankh, un artefact pillé lors de la révolution de 2011 ayant entraîné le départ du président Hosni Moubarak et acquis avec de faux documents.
En France, plusieurs saisies policières chez des collectionneurs suivies de décisions de procureurs permettent des restitutions d’objets multiples.
Désormais à l’honneur dans les vitrines du nouveau grand musée du Caire qui lui offre une nouvelle scène, Toutânkhamon, symbole de la souveraineté nationale, continue à sidérer. Sa tombe quasi intacte en a fait un mythe. Son masque funéraire est une icône universelle et un logo de civilisation. La célèbre « malédiction » fait frissonner ses admirateurs. Il demeure, par les objets de son environnement, un enjeu contemporain du droit.

Un roi peut mourir à 19 ans et continuer à alimenter la chronique mondiale romanesque et juridique trois millénaires après sa mort, accroissant sans cesse son mythe et faisant rayonner la légende de sa terre, celle du Nil, du lotus et du papyrus.
Chronique n°279
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *