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INTERVIEW. Thierry Voitellier et Natacha Marest-Chavenon sont devenus respectivement bâtonnier et vice-bâtonnière du barreau de Versailles le 1er janvier. Ensemble, ils évoquent l’une des priorités de leur mandat : le rapprochement entre les avocats et les entreprises.

Ils sont deux à avoir pris la tête du barreau de Versailles le 1er janvier dernier, après leur élection en juin 2025.
Thierry Voitellier, avocat depuis 26 ans, a débuté sa carrière par un stage au barreau de Versailles en 1998-1999, avant de poursuivre son parcours pendant huit années au sein d’un cabinet parisien. Il a ensuite fait le choix de revenir à Versailles, où il exerce aujourd’hui au sein du cabinet Courtaigne, une ancienne étude d’avoué fondée en 1800. Une maison au long cours, qui a célébré ses 225 ans l’an dernier. Son activité est principalement tournée vers le droit pénal et le contentieux des affaires.
Pour la première fois, le bâtonnier sera accompagné d’une vice-bâtonnière. Natacha Marest-Chavenon affiche une fidélité sans faille à son barreau comme à son cabinet. Avocate au barreau de Versailles depuis 32 ans, elle est associée du cabinet Reynaud, qu’elle a intégré à ses débuts et qu’elle n’a jamais quitté. Elle y développe une pratique centrée sur le droit de la famille, le droit du patrimoine et le dommage corporel.
Ensemble, ils incarnent une double présidence débutée quelques semaines après les festivités du bicentenaire du barreau. Entretien croisé.
JSS : Qu’est-ce qui a motivé votre candidature au bâtonnat ?
Thierry Voitellier : Il y a beaucoup de choses à faire au barreau de Versailles. C’est un barreau très dynamique de 900 personnes. Nous avons cette volonté de dynamiser tout ce qui touche au droit des affaires, mais aussi de travailler sur la confraternité pour que le barreau puisse mieux vivre ensemble. Nous avons besoin de renforcer les liens, d’être plus solidaires et de développer l’économie pour que tout le monde se porte mieux.
Natacha Marest-Chavenon : L’une des motivations est de faire reconnaître les « pépites » que nous avons au sein du barreau.
Nous souhaitons valoriser l’image des avocats de Versailles et leur offrir une vraie reconnaissance ; mais aussi mettre en exergue nos compétences, notamment par l’institut du droit des affaires du barreau, lancé l’an dernier, et qui n’a pas été assez développé pour l’instant. Nous avons également d’autres axes de travail comme la médiation.
JSS : Vous souhaitez donc renforcer les liens entre les avocats et les entreprises. De quelle manière cela va-t-il se passer ?
T. V. : Comme nous le disions, le précédent bâtonnier, Raphaël Mayet, a créé un institut du droit des affaires qui a déjà organisé plusieurs congrès et colloques.
Un, notamment, avec l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, sur les questions de droit de la propriété intellectuelle. Un autre encore avec la chambre de commerce et d’industrie des Yvelines, en novembre dernier, sur la prévention des difficultés des entreprises, thématique qui a d’ailleurs attiré plus de 80 chefs d’entreprise.
Nous allons renforcer tous les liens avec la CCI, les fédérations, les syndicats patronaux et, plus globalement, le monde de l’entreprise.
Nous souhaitons renforcer la visibilité des confrères spécialisés dans les procédures collectives […]. Il faut qu’un travail soit mené avec les experts-comptables et les commissaires aux comptes pour que l’on puisse lancer les procédures nécessaires dès le moindre signe d’alerte.
Thierry Voitellier, bâtonnier du barreau de Versailles
JSS : Thierry Voitellier, vous aviez regretté en novembre dernier que les chefs d’entreprise se présentent souvent trop tardivement devant le tribunal de commerce en cas de difficulté, ce qui complique leur sauvetage. Comment faciliter et dédramatiser ce passage ?
T. V. : L’objectif est toujours de faire de la prévention. Que ce soit en droit des entreprises ou en droit de la famille, on consulte souvent l’avocat trop tard. On pense à l’avocat pour la défense, mais pas pour le conseil. Plus on intervient tôt en consultant tôt, plus on évite les difficultés. Nous allons essayer de renforcer les permanences auprès de la CCI, du tribunal de commerce, ainsi que de créer une permanence au sein même du palais de justice.
Nous souhaitons aussi renforcer la visibilité des confrères spécialisés dans les procédures collectives pour qu’ils soient identifiés et contactés en amont. Il faut qu’un travail soit mené avec les experts-comptables et les commissaires aux comptes pour que l’on puisse lancer les procédures nécessaires dès le moindre signe d’alerte.
N. M-C. : C’est un vrai travail en amont pour faire en sorte que les entrepreneurs engagent un contact avant le stade du contentieux ou de la défense. Il y a un devoir de conseil à développer avec des partenaires comme les experts-comptables et les commissaires aux comptes.
JSS : C’est la première fois qu’un duo est à la tête du barreau. Comment cette collégialité s’organise-t-elle ?
T. V. : Cela fait déjà quatre ans que nous travaillons ensemble au sein du Conseil de l’Ordre, donc nous avons réparti les missions au fur et à mesure. Natacha fait tout ce qui est agréable, et je fais tout le reste ! (Rires)
Natacha a notamment la grande responsabilité de la gestion de la CARPA en délégation, ce qui est non négligeable et occupe beaucoup. Exercer la fonction de bâtonnier seul devient extrêmement compliqué.
N. M-C. : Auparavant, le bâtonnier gérait tout seul en tant que bâtonnier, mais avec les obligations de lutte contre le blanchiment et le contrôle des maniements de fonds. Il y a désormais besoin d’un temps plein pour la présidence de la CARPA, c’est aussi pour cela qu’il faut être deux.
JSS : Partagez-vous le constat d’un risque d’« archipélisation » des professions du droit, où chacune travaillerait de son côté, soulevé par votre prédécesseur ?
T. V. : Le droit devient très complexe, ce qui entraîne une forte spécialisation. Je ne suis pas sûr qu’il y ait une archipélisation, mais plutôt certains replis parfois.
Pourtant, nous sommes devons travailler ensemble. Chacun a son rôle : les notaires instrumentent et donnent la force exécutoire, les avocats vu leurs capacités être renforcées au cours des dernières années, avec l’acte d’avocat. Nous ne sommes pas là pour nous faire la guerre. Nous sommes tous juristes et nous devons travailler ensemble.
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N. M-C. : Il y a un travail à faire sur ce sujet. Notre profession est encore très individualiste. Il faut que les mentalités évoluent pour favoriser les échanges.
Il existe d’ailleurs de plus en plus de structures interprofessionnelles au niveau national regroupant avocats, experts-comptables et notaires. C’est l’avenir, car le client veut un guichet unique. Et nous sommes là pour satisfaire le client avant tout.
JSS : Allez-vous poursuivre l’exercice du droit de visite des lieux de privation de liberté ?
T. V. : Oui, nous allons poursuivre. Nous avons d’ailleurs déjà procédé à des visites en tant que membres du conseil de l’Ordre. Tous les établissements pénitentiaires ont été visités lors du mandat de Raphaël Mayet, dont certains à plusieurs reprises.
L’administration pénitentiaire est d’ailleurs extrêmement ouverte et demandeuse de ces visites. Elle n’hésite pas à s’exprimer sur les difficultés rencontrées, qui concernent les détenus mais aussi le personnel, car l’administration pénitentiaire est souvent en manque d’effectifs et travaille dans des conditions difficiles. C’est un moyen pour eux de s’exprimer en dehors de la chaîne hiérarchique. De nouveaux contrôleurs ont été désignés par le conseil de l’Ordre la semaine dernière.
JSS : Le barreau a lancé en fin d’année 2024 des consultations juridiques pour les personnes en situation de handicap, en coopération avec le tribunal judiciaire de Versailles. Allez-vous étendre ce dispositif ?
N. M-C. : Cela fait partie des sujets que nous avons abordés avec le président du tribunal judiciaire. Cela se développe bien car il y a une demande. C’est une nécessité pour que tout le monde ait accès à la justice.
Nous allons également relancer des consultations dans les hôpitaux psychiatriques pour les personnes sous contrainte afin qu’elles puissent avoir accès à un avocat. Une convention sera signée prochainement à ce sujet.
JSS : Quelle est votre position actuelle sur la contribution pour la justice économique (taxe TAE), à laquelle le barreau s’était opposé début 2025 avec un recours devant le Conseil d’État ?
T. V. : Nous sommes pour un accès à la justice gratuite. La justice est un domaine régalien et il est normal de pouvoir saisir les juridictions sans avoir à payer de frais, cela me paraît la base dans une République.
De plus, payer pour un service public dont les magistrats sont bénévoles et le greffe privé est assez surprenant. Un recours est actuellement pendant devant le Conseil constitutionnel. Je ne suis pas sûr qu’il aboutisse mais une question préjudicielle sera étudiée.
J’ai rencontré le garde des Sceaux avec d’autres barreaux concernés en décembre dernier. Le gouvernement a constaté que l’argent récolté jusqu’à maintenant est pour l’instant placé sur les comptes des greffes, dans l’attente d’une décision judiciaire définitive, soit 6 millions d’euros environ.
Le ministère de l’Économie envisage une réforme : Il serait question de remplacer cette contribution par un timbre d’un montant compris entre 50 et 100 euros payé sur toutes les affaires.
Ce serait plus juste car, actuellement, la taxe pèse in fine sur la partie condamnée, ce qui peut être dramatique pour un dirigeant dont la société a fait faillite. Cela pourrait arriver dans un texte assez rapidement, car ce timbre rapporterait plus que la taxe actuelle.
N. M-C. : C’est un timbre qui fonctionnerait de la même manière que le timbre fiscal de 225 euros demandé à l’introduction d’une procédure devant la cour d’appel. Celui-ci devrait d’ailleurs disparaître à la fin de l’année car il a été mis en place pour 15 ans afin d’indemniser les avoués après la fusion de la profession avec celle d’avocat. Mais on verra si cette suppression arrivera vraiment, car cela rapporte.
JSS : Le gouvernement doit présenter un projet de loi SURE visant à réformer la justice pénale, notamment en limitant le sursis et en instaurant de petites peines de prison. Quel est votre avis sur le sujet ?
T. V. : Nous ne sommes pas là pour remplacer le législateur, mais il faut être prudent avec l’exécution provisoire en matière pénale. Nous avons vu récemment avec certaines condamnations médiatiques que ce n’est pas forcément opportun d’empêcher un sursis, et où l’exécution provisoire peut avoir des conséquences.
L’idéal est d’attendre une décision définitive avant d’envoyer quelqu’un en prison, sauf à ce qu’il s’agisse de protéger des gens sur une menace urgente.
La détention provisoire ne devrait pas être automatique. Il y a trop de détenus à titre provisoire qui finissent par être relaxés ou acquittés. Enfermer des gens présumés innocents dans des conditions dégradées n’est pas sérieux. Nous influerons pour que la présomption d’innocence demeure.
JSS : Le barreau est-il toujours opposé à l’instauration de la confidentialité pour les juristes d’entreprise, alors que le projet de loi a été définitivement adopté la semaine dernière ?
T. V. : Le conseil de l’Ordre s’est à nouveau prononcé récemment contre cette mesure, de manière très ferme. C’est étonnant de créer un secret pour une profession non réglementée, non assurée et non contrôlée par le ministère public.
Ce, alors que le secret des avocats, des notaires et d’autres professions réglementées est strictement encadré et soumis au contrôle du parquet général ou à un ordre, et limité par la lutte contre le blanchiment et des réglementations restrictives sur l’interprétation d’un secret qui n’existerait pour certains qu’en matière de défense et pas de conseils.
De plus, cela risque de créer une inégalité entre les entreprises qui ont un service juridique et les autres.
JSS : Le barreau a fêté son bicentenaire en fin d’année dernière. Que retenez-vous de cet anniversaire ?
N. M-C. : C’était un événement marquant et une vitrine importante pour notre barreau vers l’extérieur ; un barreau qui fonctionne depuis deux siècles.
T. V. : Cela a aussi permis de se projeter vers l’avenir, notamment avec le procès de l’intelligence artificielle organisé par le bâtonnier Pierre Jean Blard. Cela a suscité une vraie réflexion sur l’utilisation de l’IA dans notre profession.
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