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L’Etablissement français du sang (EFS) joue un rôle clé dans la filière plasma française. C’est le seul organisme autorisé à le collecter pour fabriquer des médicaments, enjeu de souveraineté nationale. Mais ses moyens sont limités et les syndicats alertent : le plan de l’établissement pour rehausser massivement la collecte d’ici 2028 risque encore d’aggraver des conditions de travail jugées difficiles. Ce qui pourrait en retour le mettre en péril.

Le constat est sans appel. Pour fabriquer des médicaments dérivés du plasma, il manque des bras. Ceux des donneurs, sur qui l’Etablissement français du sang collecte le plasma qui sera transformé par le Laboratoire français de biotechnologies (LFB). Mais aussi ceux du personnel de l’EFS à qui l’on demande pourtant un effort considérable.
Pour être moins dépendant des pays étrangers, notamment des Etats-Unis, dans l’approvisionnement de ces médicaments, la France a en effet lancé le plan Ambition Plasma. Ce dernier prévoit d’augmenter drastiquement les quantités de plasma prélevées, pour atteindre 1,4 million de litres annuels à partir de 2028, soit 700 000 prélèvements supplémentaires chaque année.
L’EFS et ses treize directions régionales ont une certaine latitude dans leur organisation mais doivent remplir leurs objectifs, avec des hausses inégales de l’une à l’autre. Or, les syndicats craignent que ce plan ne dégrade des conditions de travail jugées déjà difficiles, ce qui en retour empêcherait d’atteindre les objectifs fixés.
Ils pointent d’abord le manque de personnel : médecin, infirmiers, agents de collation, chauffeurs, techniciens de laboratoire,… Un « problème de toujours », qui donnent lieu à des collectes « raccourcies ou annulées », confirme Jacques Allegra, président de la Fédération française pour le don de sang bénévole (FFDSB). 170 postes sont vacants sur 9 710 salariés selon la CFDT.
L’EFS reconnaît des tensions de personnel, notamment infirmier, et prévoit 350 recrutements d’ici 2028, dont une centaine l’an prochain. En 2024, 757 CDI ont été signés – en partie pour titulariser des salariés en CDD ou en intérim et remplacer des départs. Selon le bilan social relayé par la CFDT, les effectifs ont augmenté en 2024 côté infirmiers, mais diminué aux autres postes, pour un solde net de +44 personnes.
Thibaut Bocquet, directeur du programme Ambition Plasma, rappelle que tous les « métiers médicaux sont en tension, cela veut dire pléthore d’offres pour ces métiers », accentuant la concurrence. À ses yeux, la situation n’est pas pire à l’EFS que dans le reste du secteur sanitaire – l’ancienneté moyenne est de douze ans. L’attractivité fait d’ailleurs partie des quatre piliers du contrat d’objectifs et de performances 2025-2028 (COP), signé entre l’Etat et l’EFS. Et la direction assure que les efforts en la matière « portent leurs fruits ».
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Mais les syndicats pointent des difficultés de recrutement et un turnover important. Le COP prévoit de le maintenir en-dessous de 10%. En 2024, il était de 8,9% au global, 6,3% pour les techniciens de laboratoire, 13,8% pour les infirmiers diplômés d’État (IDE). Les organisations syndicales assurent qu’il se dégrade, alors qu’il avait toujours été bas. Selon la CFDT, plus de la moitié du personnel infirmier a moins de cinq ans d’ancienneté (55%). Résultat : des équipes sous-dimensionnées et obligées de former en permanence des recrues qui ne restent pas. Et un coût élevé pour l’établissement.
Côté rémunération, l’EFS n’a par ailleurs pas bénéficié du Ségur de la Santé, qui a revalorisé les salaires du secteur. « Cela a été un signal assez catastrophique, un manque de reconnaissance », déplore Jacques Allegra. « Des efforts ont été faits, reconnait-il. Mais le manque d’attractivité de l’établissement en termes de recrutement freine le développement des collectes ». Le directeur du programme évoque, lui, des « efforts d’alignement de rémunération conséquents et une revalorisation de l’ensemble des métiers de l’établissement ».
À la suite d’une grève nationale lancée en juin, en réaction aux négociations annuelles obligatoires qui ne prévoyaient aucune augmentation, les salariés ont obtenu une prime pour remplacement au pied levé, une majoration des samedis travaillés et une prime supplémentaire de 300 euros. Depuis, un nouvel accord d’intéressement doit aussi être négocié. « Les salariés attendent des avancées depuis tellement longtemps qu’ils ne sont pas forcément contents de ce qu’on a gagné », reconnait Sylvie Dupressoir, déléguée syndicale centrale à l’Unsa et technicienne de laboratoire à Rouen.
Si les rémunérations ont toujours été inférieures à celles de l’hôpital, elles étaient compensées jusque-là par des conditions plus favorables. C’est de moins en moins le cas selon les syndicats, notamment depuis la pandémie de Covid-19. « On voit bien que les professionnels ne sont pas forcément traités dans des conditions qui leur donnent envie de rester », abonde Dorothée Pralines de l’Association française des hémophiles (AFH).
Pour répondre à l’objectif d’Ambition Plasma et atteindre un million de dons annuels, l’EFS, qui a interrogé les donneurs sur leurs disponibilités, est en train de réaménager et dans certains cas, d’augmenter l’amplitude horaire en conséquence. Ce qui équivaut pour les personnels à travailler davantage le soir et le week-end. « Ma peur, c’est que certains donneurs qui faisaient l’effort de venir en semaine glissent sur le week-end et qu’il n’y ait pas plus de monde au final », alerte Nicolas Martin, représentant syndical de l’Unsa au comité social et économique central et chauffeur technicien de collecte à Rennes.
Collecter sang et plasma le samedi « fait que les plateaux de préparation, qui séparent les différents constituants du sang, sont obligés de travailler le dimanche, ajoute Benoît Lemercier, délégué syndical central de la CFDT basé à Bordeaux. On dégrade les conditions de travail de l’ensemble de la chaîne », même si les heures travaillées après 21h donnent lieu à des récupérations.
Les syndicats, réticents, plaident pour remplir en priorité les créneaux existants. Notamment ceux du milieu d’après-midi. Et avancent des solutions : cellule phoning pour appeler les donneurs et prendre des rendez-vous, renforcement des accords avec les entreprises pour que leurs salariés puissent venir donner sur leur temps de travail. En juin dernier, l’Assemblée nationale a adopté en ce sens une proposition de loi autorisant jusqu’à huit absences rémunérées par an pour donner son sang.
L’EFS confirme que « le monde de l’entreprise est un allié stratégique » notamment pour « faciliter le don sur le temps de travail des salariés, à des heures moins prisées ». Si certains plaident aussi pour un retour des collectes mobiles de plasma, aujourd’hui uniquement prélevé en maison du don, ce n’est pas prévu par l’EFS, faute d’équipement adéquat.
Surtout, les syndicats expliquent que les personnels de l’EFS, en majorité féminins, souvent passés par l’hôpital, épuisés par son rythme, cherchent un meilleur équilibre de vie. Or, si les conditions se dégradent, le salaire moindre n’est plus justifié. À tel point que certaines préféreraient retourner à l’hôpital, où les horaires sont moins variables.
D’autant que le plan Ambition Plasma risque d’entraîner des horaires encore plus fluctuants. « Les rythmes de travail sont conséquents, reconnait le directeur de programme Thibaut Bocquet, mais n’ont rien à voir avec la pression à l’hôpital. Il existe une qualité de vie et de travail à l’établissement : pas de travail de nuit, amplitude horaire maximum de 8h à 20h en semaine, réduite les samedis, fermeture le dimanche ».
« C’est compliqué, estime Dorothée Pralines de l’Association française des hémophiles. Les personnels sont acteurs à part entière de l’évolution des modalités de collecte. Forcément, cela implique des horaires décalés. Il faut savoir le reconnaître et en tenir compte dans la valorisation de leur revenu, de leur temps de travail ».
Autre sujet important pour les personnels : l’évolution professionnelle. La classification des métiers n’avait plus été revue depuis 2008. Après une tentative avortée en 2023, elle a finalement été remise sur la table.
Quand les syndicats pointent un métier répétitif et monotone, surtout aux postes de prélèvement, la direction met en avant « tout un parcours de recrutement et de fidélisation pour les infirmières en soins généraux (IDE) notamment » et la possibilité d’exercer « une multitude de tâches intéressantes ». « Une infirmière peut se retrouver superviseuse de collecte, elle peut également mener les entretiens pré-don, en lien avec un médecin à distance », fait valoir Thibaut Bocquet. Même si parfois, cela déplace le problème : un infirmier qui réalise un entretien à la place d’un médecin équivaut à un poste en moins au prélèvement.
« On ne pourra pas créer de vrais parcours professionnels, ce que défendent pourtant l’EFS et les organisations syndicales, faute de financement », critique cependant Steeve Perno, délégué syndical central de Force Ouvrière et technicien de laboratoire à l’EFS PACA-Corse à Nice. Force Ouvrière a donc quitté la négociation, « car aucune avancée n’était constatée. La direction souhaite réduire la masse salariale avec cette négociation : moins de personnel dans certains services et moins d’évolution professionnelle pour les nouveaux entrants ».
L’Unsa, la CFDT et la CFE-CGC, en revanche, sont plus optimistes « C’est frustrant parce que cela avance très lentement, souligne Nicolas Dehnig délégué syndical CFE-CGC du Syndicat national de la transfusion sanguine (SNTS). En même temps, on revoit vraiment les textes dans leur entièreté. L’idée est d’avoir un vrai parcours de carrière à l’EFS ». À la clé, « plus d’équité entre régions et une cartographie des emplois plus fine » pour pouvoir « renégocier tout le système de rémunération et rehausser tous les minima », espèrent les syndicats.
Pour atteindre ses objectifs de prélèvement de plasma, l’EFS doit par ailleurs rendre toutes ses procédures plus efficaces. « On ne parle pas de cadence, ni de rentabilité, ni d’efficience, mais il va falloir en faire plus, témoigne Nicolas Martin à l’Unsa. Maximiser le nombre de rendez-vous, optimiser au maximum les créneaux. La direction a fait des estimations, des prises de chrono… Régulièrement, elle nous dit qu’il n’y a pas de cadence, mais on a des pourcentages d’occupation des créneaux ». Si les salariés n’ont pas d’objectifs individuels, la planification des rendez-vous entraîne de fait une cadence à respecter.
Un infirmier peut surveiller jusqu’à quatre donneurs lors d’un prélèvement de plasma, contre deux ou trois pour le sang total, puisque les dons sont plus longs, et donc les manipulations plus espacées. Mais pour les syndicats, cela ne prend pas en compte les imprévus, malaises, effets secondaires… « Ce n’est pas grave en soi, reconnait Nicolas Dehnig, mais s’il n’y a pas le personnel à côté pour rassurer, stopper le prélèvement, c’est un peu compliqué. Les organisations syndicales ont été unanimes face à la direction, à demander à au moins limiter à trois donneurs par IDE. Elle n’a pas voulu ».
C’est surtout en contradiction avec « la relation attentionnée au donneur » sur laquelle insiste l’EFS, souligne les organisations professionnelles. Le personnel est formé à accorder du temps au donneur, à répondre à ses questions et éventuelles angoisses, à créer un lien. « Maintenant, avec les cadences qu’on nous impose, cette relation attentionnée n’existe plus ou beaucoup moins. Les infirmières n’ont plus le temps », s’agace Nicolas Martin.
Autre problème intensifié par le plan Ambition Plasma, selon Steeve Perno de FO : les machines d’aphérèse servant à prélever le plasma, plus lourdes que celles de prélèvement du sang total, entraînent des risques de troubles musculo-squelettiques (TMS). Or, les « moyens de prévention n’ont pas été adaptés » aux cadences accélérées, relève le délégué syndical. D’où l’inquiétude d’une hausse des accidents et maladies professionnelles. La polyvalence des postes pourrait cependant limiter cet effet.
Les accidents du travail et les TMS sont également liés à des problèmes de matériel. En cause notamment les « rolls », d’immenses chariots utilisés en collectes mobiles, transportant jusqu’à 200 kilos de matériel. Nicolas Martin, de l’Unsa, les utilise au quotidien : « Nous avons des problèmes de freins, de roues qui ne roulent plus. Le matériel est utilisé tous les jours donc les risques sont quotidiens. Il y a beaucoup d’accidents du travail ».
Sur son site, les roues de charriot, qui ne freinaient plus, n’ont été changées que suite à un droit de retrait. L’accord de sortie de grève conclu en juillet dernier prévoit leur remplacement, mais le processus incluant l’appel d’offres pourrait prendre un an et demi.
Benoît Lemercier raconte également que cet été, en Nouvelle-Aquitaine, des collectes ont été maintenues en période de canicule, occasionnant à Bordeaux plusieurs malaises des donneurs mais également des personnels, jusqu’à des passages aux urgences. « On découvre toujours à la dernière minute qu’il va y avoir une canicule », ironise-t-il, plaidant au contraire pour mieux anticiper, annuler ou décaler les collectes aux heures plus fraiches, accentuer les échanges inter-régions et travailler avec les associations de donneurs sur les conditions des collectes.
À la direction, Thibaut Bocquet n’a pas eu connaissance de ce cas spécifique mais assure que l’établissement travaille sur ce sujet depuis quelques années. En 2025, les consignes ont été « claires » selon lui : ne maintenir les collectes que si les conditions étaient acceptables. « Des collectes programmées l’après-midi ont été déplacées en matinée », plaide-t-il.
Face aux risques de santé, l’EFS explique avoir déployé un dispositif interne pour aménager les postes de travail et prévenir les risques psychosociaux, grâce à une « équipe spécialisée en ergonomie et en psychologie du travail ». Plus globalement, l’établissement assure déployer « de nombreuses actions pour prévenir les risques professionnels et améliorer le confort des personnels de collecte, notamment à travers la formation, la prévention des TMS et l’adaptation des organisations ».
« L’EFS a fait beaucoup de progrès pour améliorer les processus de remontée de problèmes et d’alerte sur les conditions de travail, mettre en place des référents QVCT [qualité de vie et de conditions de travail], reconnait Steeve Perno de FO. Sauf que pour l’instant, il manque la dernière étape, la plus importante : l’amélioration des conditions de travail ».
L’EFS évoque « un dialogue nourri avec les partenaires sociaux » dans l’évolution des conditions de travail. Mais le volet social contrat d’objectifs et de performances (COP) signé entre l’État et l’EFS « n’a pas du tout été discuté avec les partenaires sociaux », reproche Benoît Lemercier de la CFDT, pour qui il s’agit de « social washing », « sans mesure concrète » malgré certains constats pertinents. Des groupes de travail se mettent cependant en place sur ce volet.
Globalement, les syndicats approuvent la hausse des volumes pour être moins dépendants des Etats-Unis. Mais estiment qu’il aurait d’abord fallu régler les problèmes sociaux en interne. « Ils sont dans l’optique d’avancer plus vite et l’humain n’a pas été mis en priorité dans cette Ambition Plasma », regrette le syndicat Force Ouvrière.
Si le plan détériore les conditions de travail des personnels, l’inverse est aussi vrai, alertent les représentants du personnel. Le risque avec de moins bonnes conditions de travail est d’attirer moins de personnel, et donc de ne pas atteindre les objectifs. Ce qui rend les syndicats sceptiques sur leur réalisation en 2028. « Les prélèvements de plasma augmentent, cela va dans le bon sens. Mais on va atteindre une limite qu’on ne pourra pas dépasser faute de moyens supplémentaires », s’inquiète Steeve Perno.
« J’ai quand même l’impression que la direction a la volonté de faire des choses, juge Benoît Lemercier. Je jugerai sur la mise en œuvre, notamment du protocole de fin de conflit qui est plutôt ambitieux », mais pas encore appliqué. « Ils nous écoutent, abonde Sylvie Dupressoir à l’Unsa. Est-ce qu’ils nous entendent ? C’est une autre question ».
Tous ont conscience que l’EFS ne peut pas faire de miracles. « Quand on a négocié la sortie de grève, on sentait vraiment que le problème était budgétaire et non un manque de volonté de la direction », raconte Steeve Perno. Notamment parce que le plasma est vendu à perte au Laboratoire français de biotechnologies (LFB), que les syndicats jugent favorisés par l’Etat au détriment de l’EFS.
« Notre espoir est que l’EFS mette quand même les moyens en face des objectifs, assure Sylvie Dupressoir. Tout le monde s’attèle au sujet pour améliorer la situation. La situation n’est pas désespérée, mais cela s’annonce compliqué ».
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