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Expérimenté au tribunal judiciaire d’Amiens depuis 2023, à l’instar d’autres juridictions, l’accompagnement individuel renforcé (AIR) propose un suivi judiciaire, social et médical aux délinquants souffrant d’addictions, pour prévenir la récidive. Une approche inspirée de la justice résolutive de problèmes, qui suscite autant d’espoirs que d’interrogations.

Dans un bureau du tribunal judiciaire d’Amiens, Bastien, 50 ans, ancien toxicomane, « fait le point » avec le substitut du procureur et la référente qui l’accompagne. Depuis plusieurs semaines, il bénéficie d’un Accompagnement individuel renforcé (AIR). Cette mesure alternative aux poursuites, lancée au TJ en 2023, offre la possibilité d’un suivi judiciaire, médical et social à des délinquants multirécidivistes souffrant d’addiction aux substances psychoactives.
La trajectoire de Bastien est racontée dans le documentaire Panser les peines diffusé sur la chaîne Public Sénat et disponible en replay jusqu’au 3 août. A l’origine du projet, Ophélie Giomatris, une réalisatrice touchée par son parcours et par « cette justice qui tend la main ». « J’avais envie de filmer ces magistrats qui, malgré la pression des flux de dossiers à laquelle ils sont soumis, prennent le temps et essaient de s’intéresser aux causes profondes de ce qu’est l’addiction », raconte-t-elle.
Panser les peines s’attache avant tout au parcours d’un ancien usager plutôt qu’au fonctionnement détaillé du dispositif AIR. Ce programme s’inscrit en réalité dans un courant plus large : celui de la justice résolutive de problèmes (JRP), un modèle d’intervention judiciaire né aux États-Unis à la fin des années 1980.
Dans la région de Miami, certaines juridictions de proximité sont alors confrontées à un même constat : l’impasse des réponses traditionnelles face à la récidive de personnes souvent fragilisées par des addictions. Pour tenter d’agir autrement, ces tribunaux choisissent de réunir autour du justiciable l’ensemble des acteurs locaux afin d’apporter une réponse globale aux difficultés rencontrées. Progressivement, le modèle se diffuse à travers le monde, chaque pays l’adaptant à son propre système judiciaire.
S’il n’apparaît pas dans le documentaire, c’est le procureur Jean-Philippe Vicentini, défenseur de longue date de la justice thérapeutique – il a d’ailleurs largement contribué à l’essaimage de cette approche en France -, qui, dès son arrivée à Amiens, y déploie le dispositif AIR. La démarche s’inscrit dans le sillage des expérimentations menées sous différentes formes, notamment à Senlis et à Compiègne, autour de la prise en charge des consommateurs de substances illicites.
Alors que la lutte contre le narcotrafic s’intensifie à Amiens, le procureur entend également agir sur l’autre versant du phénomène : celui de la demande. « [Ce combat] ne pouvait pas être mené sans une politique pénale claire et efficace. Si vous arrêtez les trafiquants, que vous les condamnez mais que vous laissez la demande dans la rue, les usagers trouveront toujours d’autres vendeurs puisque le marché est lucratif. Sans vouloir paraphraser le président de la République… Il faut faire du ‘en même temps’. Autrement dit : mettre les trafiquants en prison, tout en prenant en charge les usagers ».
Pour le procureur, l’objectif n’est donc pas seulement de répondre à l’infraction commise, mais de s’attaquer au problème qui l’alimente. « [A Amiens], nous pensons que notre réponse pénale doit résoudre la première problématique de ces personnes : l’addiction. Leur demander de se soigner, ce n’est pas un cadeau qu’on leur fait. Arrêter de consommer, c’est très difficile. Les personnes que nous rencontrons n’en sont souvent pas capables du tout. Notre rôle, c’est de les remettre sur la même ligne de départ que les autres dans des dispositifs de droit commun : ceux auxquels tout le monde a droit. »
Car de l’avis de Jean-Philippe Vicentini, l’amende forfaitaire délictuelle (AFD) instaurée par le ministère de l’Intérieur en 2016 est une solution inadaptée au contentieux. « On ne soigne pas une addiction avec une amende à quelques centaines d’euros », pointe le procureur. D’autant plus quand « les gens ne peuvent pas payer ». Selon un rapport de la Cour des comptes publié en mars 2026, les amendes en question ne seraient en effet réglées que dans 30 % des cas.
Par ailleurs, le magistrat rappelle que « le danger va bien au-delà de l’état de santé des consommateurs, puisqu’une très grande partie d’entre eux conduisent sous l’emprise de substances ».
Le programme AIR repose notamment sur une obligation de soins pour le participant. Toutes les sept semaines environ, il est reçu par le procureur d’Amiens ou son substitut. « Nous exigeons des bilans, soit urinaires, soit sanguins, pour évaluer la progression ou la diminution de la consommation » décrit Jean-Philippe Vicentini. La démarche repose également sur une approche globale de la situation de la personne. « Si cette dernière n’est pas insérée socialement, si elle n’a pas de travail, pas de formation et pas de logement, cela ne fonctionnera pas ».
A son arrivée, l’usager, ou ancien usager, est associé à un coordinateur, qui le suivra pendant plusieurs mois. « Au premier entretien, on liste les points à travailler. Il s’agit donc d’un traitement individuel et personnalisé ». Le documentaire illustre ce processus à travers les différentes étapes du parcours de Bastien, de la première discussion avec le substitut au cheminement laborieux pour trouver un appartement, en passant par les analyses d’urine incompatibles avec l’objectif fixé et les échanges – parfois difficiles – avec sa coordinatrice.
Cocaïnomane pendant vingt ans, abstinent depuis quatre, Bastien a été interpellé prêt à « replonger », alors qu’il tentait d’acheter du cannabis. Devant la caméra d’Ophélie Giomatris, il se confie : « Si je n’avais pas eu la chance de profiter de ce suivi, je serais allé en prison. Et j’en serais sûrement ressorti pire qu’avant. »
Si Bastien se sent « valorisé » par cette seconde chance, son parcours met aussi en lumière des fragilités plus profondes : les traumatismes, deuils et abandons qu’il évoque refont rapidement surface.
Une dimension qui interroge Victor Leroy, psychiatre et addictologue à la Clinique des Alpes de Montreux, sur les limites du dispositif mis en place par le TJ d’Amiens. « Les six mois du programme apparaissent comme un délai raisonnable pour envisager un autre futur. Néanmoins, je trouve que l’on reste encore dans une vision très archaïque de l’addiction et de ses appels au soin », commente le spécialiste.
Pour Victor Leroy, le problème est pris à l’envers. « Dans ce documentaire, on voit que la personne suivie trouve un logement à la toute fin du dispositif. Mais elle aurait pu ne pas en trouver. C’est pourtant cette sécurité du foyer qui fait que ces gens ne craignent plus de se faire agresser dans leur sommeil, de voir leurs affaires volées, etc. Une dynamique vertueuse, qui, par voie de conséquence, les aide ensuite à ne plus avoir besoin de substances pour apaiser leurs angoisses ».
Au-delà, l’addictologue partage également ses doutes sur la prise en charge des problèmes psychologiques des usagers : « Les conduites addictives ou les comportements à risque ne sont jamais le problème. Ils sont une tentative pour trouver une solution à un problème sous-jacent. Celui qui souffre d’un trouble anxieux consomme de l’alcool en soirée pour interagir avec les autres. Celui qui a été abusé sexuellement dans la petite enfance se tourne vers l’héroïne pour ne pas faire de cauchemars. »
L’enjeu serait donc de dépasser une approche encore trop centrée sur la réponse judiciaire. « Quand on amène ces personnes devant la justice, on oublie qu’elles n’ont justement pas eu droit à la justice quand elles étaient plus jeunes. Et si ce dispositif part évidemment d’une bonne intention, on voit bien actuellement, même chez les policiers, qu’une réponse répressive à une problématique de santé publique ne fait pas avancer les choses ».
Juriste, criminologue et professeure de droit, Martine Herzog-Evans fait figure de chercheuse « pionnière » en matière de juridictions résolutives de problèmes. Depuis de nombreuses années, elle participe aux travaux de réflexion menés sur la question et sur la façon d’adapter le modèle en France. Et si la JRP représente actuellement à ses yeux « ce qu’il y a de mieux », elle remet pourtant en question l’un des fondements de son interprétation française.
« L’idée de mettre un magistrat en face d’un justiciable pour contribuer au suivi, cela peut être le pire comme le meilleur. Il s’agit de recruter une personne qui sache cadrer dans le respect, tout étant bienveillante. On en a vu de très bien. Mais on a vu aussi vu des gens extrêmement agressifs, qui, par effet nocebo, ont, à mon avis, augmenté la récidive des gens ». Une exigence qui ne se limite pas aux magistrats mais qui concerne également les travailleurs sociaux amenés à accompagner les participants au quotidien, précise Martine Herzog-Evans.
La chercheuse se questionne également sur la « sélection » des candidats au dispositif AIR. En effet, si l’addiction constitue le premier critère d’entrée, le programme privilégie également des personnes pour lesquelles un accompagnement social ou professionnel apparaît nécessaire, notamment lorsque le permis de conduire conditionne l’exercice de leur métier.
Sauf qu’avec de tels critères, « n’y a-t-il pas un risque que seuls les ‘bons clients’ soient identifiés ; ceux qui ont une chance de s’en sortir, les plus motivés ? Mais qui s’occupe des moins motivés ? Quelle est la solution pour celui qui présente un haut risque de récidive, une sévérité de l’addiction et même… celui qui ne veut pas bouger d’un poil ? Celui-là, personne ne veut le prendre en charge », nuance la criminologue.
Plus de trois ans après son lancement, à Amiens, le dispositif a accompagné 531 personnes. Un bilan dont le procureur se félicite, même s’il reconnaît que la mesure peut encore évoluer. Avec 64,4 % de réussite, le programme affiche des résultats encourageants.
Reste une question : celle de sa pérennité. Car la mise en place de ces initiatives dépend encore largement de la volonté des procureurs et des financements qui leur sont alloués. « Tout peut s’arrêter du jour au lendemain, admet Jean-Philippe Vicentini. Malgré tout, nous sommes convaincus de faire de notre mieux ».
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