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INTERVIEW. Dans chaque affaire, à différents stades de la chaîne pénale, les acteurs de la justice recueillent les témoignages des victimes et témoins. Ces souvenirs, surtout lorsqu’ils sont traumatiques, constituent une « matière à la fois précieuse et vulnérable » écrit Olivier Dodier, maître de conférences en psychologie cognitive à l’université de Nîmes, dans son livre La mémoire au tribunal. Souvenirs, traumas et vérités judiciaire (avril 2026 PUF).

JSS : Dans votre livre, vous écrivez que « les tribunaux, lorsqu’ils doivent se prononcer sur des affaires où le témoignage des victimes ou des accusés repose sur des souvenirs traumatiques, se confrontent à une matière à la fois précieuse et vulnérable ». Comment jugez-vous la qualité du recueil de la parole tout au long de la chaîne pénale ?
O.D. : Concernant les mineurs, ce recueil s’améliore progressivement, car il y a de plus en plus d’enquêteurs et d’enquêtrices formés. Pour ce qui est des adultes, il n’existe pas, à ma connaissance, de programme de formation particulier.
Les enquêteurs et enquêtrices travaillent à l’intuition, sans structure spécifique, avec beaucoup de suggestions et de questions inappropriées. Les magistrats ne sont pas davantage sensibilisés, alors même que les juges d’instruction sont amenés à réaliser des interrogatoires et des auditions d’individus. Et le constat est le même pour les experts judiciaires.
JSS : Pourquoi est-ce un problème ?
O.D. : Premièrement, si les questions ne sont pas très bien posées, ou fermées, ou des questions du type « quand, quoi, où, comment » – comme c’est très souvent le cas -, les témoignages risquent d’être très incomplets. En récupérant les informations une par une, on passe souvent à côté d’une importante quantité d’éléments.
Ensuite, et c’est plus grave, il arrive que les personnes qui mènent l’interrogatoire suggèrent des informations, ce qui peut provoquer de faux souvenirs. Les personnes interrogées intègrent alors ces suggestions à leurs souvenirs, et déforment ces derniers. Au mieux, on perd du temps et des moyens. Au pire, on a une erreur judiciaire.
Le recueil des témoignages nécessite donc une extrême prudence. Il y a tellement d’enjeux. Plus il y a de garde-fous, mieux c’est.
JSS : Contrairement à la France, les États-Unis, l’Australie, le Canada, l’Angleterre, l’Allemagne et les Pays-Bas reconnaissent la fonction d’expert-mémoire. Quelle est la différence avec un expert psychologue ?
O.D. : Aujourd’hui, on demande trop de choses aux experts psychologues : on leur pose des questions sur l’intelligence, la personnalité, la psychopathologie, les émotions, les passages à l’acte, la mémoire…
Dans les expertises de victimes, notamment de violences sexuelles, on interroge notamment les experts sur l’existence d’éléments qui auraient pu influencer leurs souvenirs. C’est une question sur la mémoire, or, les experts psychologues n’en sont pas spécialistes.
Au moins lorsque le souvenir d’une personne est central dans le dossier, la justice française devrait faire appel à un expert-mémoire. Celui-ci ne se prononcerait pas sur la véracité du souvenir mais attirerait plutôt l’attention des magistrats et des enquêteurs sur tel ou tel facteur connu dans la littérature pour avoir une influence sur les souvenirs.
JSS : Comment mieux intégrer les enjeux mémoriels dans les expertises ?
O.D. : Il y a notamment un enjeu de transparence sur la méthodologie des experts. Aujourd’hui, il n’y a pas de sources, on ne sait pas d’où viennent les informations, quel type d’entretien a été effectué, quelles questions ont été posées, quelle référence théorique a été mobilisée… Ce manque de transparence ne permet pas aux magistrats d’évaluer la qualité des expertises.
Il faudrait aussi arrêter la psychanalyse : la plupart des concepts de Freud et de Lacan ne reposent sur rien de tangible, ou ont été contredits par la science, comme la théorie du refoulement par exemple. Je pense que la justice mérite mieux que de se reposer sur des croyances.
Dans le système américain par exemple, le juge, avec ce qu’on appelle la norme Daubert [une règle de preuve américaine encadrant la recevabilité des témoignages d’experts scientifiques devant les tribunaux fédéraux, ndlr], vérifie que l’expertise repose sur des théories valides scientifiquement.
JSS : Au stade de l’enquête, de quelle(s) façon(s) les sciences de la mémoire peuvent-elles éclairer les pratiques d’enquête ?
O.D. : Lorsque l’enquêteur sent que la personne qui témoigne rencontre des difficultés à se souvenir, on pourrait utiliser l’entretien cognitif.
C’est un protocole en constante évolution : des chercheurs y ajoutent régulièrement de nouveaux outils et consignes basés sur l’évolution des connaissances en sciences de la mémoire. Tout cela constitue une sorte de boîte à outils dans laquelle les enquêteurs peuvent se servir.
Le cœur de l’entretien cognitif vient de la théorie de l’encodage spécifique selon laquelle lorsqu’une personne se souvient d’un événement dans un contexte similaire à celui de l’événement qu’elle a vécu, elle s’en souvient mieux.
Dans ce type d’entretien, on demande à la personne de se remettre mentalement dans l’événement, à la fois en termes environnemental et aussi d’un point de vue interne, avec leur humeur ou leur niveau de fatigue au moment des faits par exemple.
Aujourd’hui, on sait que cela fonctionne extrêmement bien et permet de tripler le volume d’informations recueillies.
JSS : Il y a aussi l’entretien « structuré » …
O.D. : L’entretien structuré se base sur le fait de ne pas suggérer, de ne poser que des questions ouvertes qui vont amener les gens à chercher dans leurs souvenirs un maximum d’informations.
Imaginons une personne entendue pour des faits de violences physiques. L’enquêteur peut lui dire : « Du coup, il vous a mis un coup de poing ? », alors que la personne n’en a jamais parlé.
L’idée, dans l’entretien structuré, serait de dire : « Vous dites avoir vécu des violences physiques de la part d’une personne. Est-ce que vous pourriez me raconter du début à la fin, ce qui s’est passé, sans vous censurer, en me donnant un maximum d’informations, tout ce qui vous vient à l’esprit, même ce qui ne vous paraît pas important ? »
La personne va raconter, et ensuite seulement on lui demandera d’approfondir.
JSS : Les différentes recommandations que vous formulez dans votre livre relèvent aujourd’hui selon vous d’une sorte « d’utopie réaliste ». Pourquoi ?
O.D. : Techniquement, ce ne sont pas des choses compliquées à mettre en place. La plupart des pays, y compris en Europe, ont des experts-mémoires. Les Anglais ont 30 ans d’avance en termes de recueil de la parole des témoins et des victimes, et c’est pareil aux Etats-Unis.
Là où je ne suis pas optimiste, c’est en termes d’agenda politique. Dans la foulée de l’affaire d’Outreau, la question du recueil de la parole des mineurs avait beaucoup progressé. Mais aujourd’hui, la question n’est pas dans l’actualité et n’est donc pas forcément une priorité.
Et d’un point de vue purement budgétaire, je n’ai pas l’impression non plus qu’on soit dans l’optique de débloquer des fonds pour quoi que ce soit.
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