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INTERVIEW. L’expertise psychologique des victimes de violences confronte les praticiens à un équilibre délicat : évaluer les conséquences psychotraumatiques sans générer de souffrance supplémentaire. Experte psychologue près la cour d’appel de Rennes, Karine Grizaut intervient régulièrement dans des dossiers de violences afin d’évaluer les répercussions psychiques et psychotraumatiques subies par les victimes. Mandatée dans le cadre d’enquêtes pénales, d’instructions judiciaires ou de procédures civiles, elle veille avant tout à « instaurer rapidement un cadre sécurisant ».

JSS : Lorsqu’une mission vous est confiée, comment préparez-vous l’entretien avec la victime ?
K.G. : Une fois que la mission m’est confiée, je consulte la procédure judiciaire qui m’a été transmise par le juge d’instruction.
Sur le papier, mon travail consiste à répondre à une série d’une dizaine de questions visant à décrire la personnalité de la victime : son niveau d’intelligence, l’existence de troubles ou de déficiences psychiques antérieurs au fait traumatique dénoncé, son degré de vulnérabilité, les circonstances et le contexte de ses dénonciations, ou encore le retentissement des faits sur son psychisme.
JSS : De quelle façon déterminez-vous le « niveau d’intelligence » d’une personne dans ce cadre ?
K.G. : Pour ma part, je n’utilise pas de test de QI. Ce n’est pas ce qui importe dans une procédure concernant une victime de violence. Disons que je dois avant tout percevoir si la personne est capable de discernement.
Au-delà de l’usage de ces termes techniques, je m’adapte surtout aux profils. La personne comprend-t-elle mes questions ? Son discours est-il ancré dans la réalité ? C’est ce à quoi correspond, pour moi, le « niveau d’intelligence ». Je cherche à savoir si la personne est capable de raisonner, de mentaliser, d’élaborer.
JSS : Comment établissez-vous le contact avec la victime, quelle posture adoptez-vous ?
K.G. : La plupart du temps, elle arrive stressée, parfois soumise à une peur panique d’évoquer les faits. Elle appréhende l’examen et me confie souvent qu’elle n’a pas dormi la veille.
Il faut savoir qu’une expertise dure entre une heure et parfois quatre heures – bien que cela dépendamment du type d’expertise. Dans le cas d’une affaire civile, elle peut durer beaucoup plus longtemps.
Il faut vraiment prendre le temps avant d’attaquer les questions pour que la personne se détende. On se confronte parfois à du repli sur soi, de la tristesse, de la colère. Certains adolescents sont complètement mutiques, parfois pris dans un conflit de loyauté.
Dans ce laps de temps, ma priorité est donc de mettre la personne en confiance. Je lui parle de sa famille, de son enfance, de tout ce qu’elle a pu vivre et construire auparavant. Quelle éducation a-t-elle reçue ? Quel niveau affectif a-t-elle connu ?
Je la questionne sur la manière dont elle analyse sa vie sociale, sentimentale, voire sexuelle. Puisque dans le cas de violences sexuelles, par exemple, des questions relatives à la sexualité sont nécessairement posées.
JSS : Lui annoncez-vous en amont quelles vont être les différentes « étapes » de l’entretien ?
K.G. : Oui. Je commence d’ailleurs l’expertise en la rassurant sur le fait que les faits traumatiques en cause ne seront abordés qu’à la fin, ce qui apaise souvent la personne. Tous les autres « versants » – famille, relations sentimentales, parcours professionnel… – sont annoncés.
Mon objectif est d’instaurer rapidement un cadre sécurisant. Le fait que je connaisse son dossier et certains pans de sa vie lui montre que j’essaie de la connaître. On parle ici de la mise en place d’une sorte d’« alliance thérapeutique » pour que la personne puisse s’exprimer librement, spontanément, et qu’elle soit à l’aise. Sachant que je lui demande aussi de raconter une nouvelle fois ce qui s’est passé.
JSS : Comment distinguez-vous les conséquences psychiques directement liées aux violences d’éventuelles fragilités antérieures ?
K.G. : J’interroge la victime sur ses relations familiales, sociales, amicales et sentimentales, sur l’enfance et l’adolescence qu’elle a vécue, sur d’éventuels traumatismes subis antérieurement : violences familiales, négligences parentales, harcèlement, agressions physiques et/ou sexuelles…
Le type de traumatisme diffère en effet selon qu’il s’agit d’un événement traumatique unique ou d’un événement répété sur une longue période. La victime peut également avoir subi plusieurs événements traumatiques au cours de son existence.
Les éléments d’anamnèse permettent de savoir si la victime s’est développée harmonieusement sur le plan psycho-affectif, ou si celui-ci a été perturbé par l’apparition d’événements particuliers. Ainsi, je cherche à percevoir son degré de vulnérabilité, ses capacités de discernement, ses fragilités et ses mécanismes de défense.
Les éléments dont je dispose me permettent d’évaluer son état psychique antérieur sur différents plans. Je dois également noter si la victime présentait auparavant une pathologie mentale caractérisée, de type psychose ou névrose structurée, avec éventuellement la prise d’un traitement médicamenteux.
Et si certains symptômes existaient antérieurement aux faits dénoncés, la mission du psychologue est alors d’observer si ces derniers se sont majorés après les faits et si d’autres sont apparus.
JSS : Comment éviter que l’entretien d’expertise réactive certains traumatismes ?
K.G. : Le principal risque est celui d’une victimisation secondaire ; cette souffrance supplémentaire engendrée par les procédures judiciaires elles-mêmes.
De mon côté, je suis extrêmement attentive à la manière dont la personne raconte. J’identifie ses limites et les signes éventuels de détresse. Et si cela génère trop d’émotions chez elle, je n’insiste pas. J’arrête. Parfois, elle s’effondre en larmes et ne peut plus parler.
JSS : De quelles manières adaptez-vous votre protocole aux enfants ?
K.G. : Je mets des jeux à leur disposition.
Si je suis avec de jeunes enfants, je peux recevoir leurs parents au départ. Je leur demande s’ils savent pourquoi ils sont là, puis je me présente et leur explique dans quel cadre j’interviens. Je leur annonce que nous allons parler de leur vie. J’aimerais savoir comment ils vont, comment cela se passe à l’école, avec leurs copains…
Ce que j’observe en priorité, c’est leur capacité à se séparer de leurs parents, à se détacher, à aller vers les jeux seuls. Je ne les force jamais. S’il en est capable, cela montre qu’il est à l’aise, voire curieux. A noter que les conclusions à tirer dépendent évidemment de son âge.
Si l’enfant ne veut pas me parler, j’interroge ses parents. Je profite alors de cette conversation pour voir s’il nous écoute, s’il me regarde, s’il s’intéresse à ce qui se dit. Et il n’est pas rare qu’au bout d’un moment, il accepte de rester seul avec moi, après lui avoir posé une seconde fois la question.
Dans le cadre d’enfants victimes d’agressions sexuelles, je travaille avec de petits livres. Je me mets à côté d’eux, je lis une histoire qui traite du sujet et nous en parlons à partir de cela.
JSS : Quelle évolution observez-vous s’agissant de la prise en compte des conséquences psychotraumatiques des violences ?
K.G. : Pendant les procès, je remarque que les présidents de cour posent de plus en plus de questions sur les conséquences psychotraumatiques des violences et leur prise en charge. Notamment sur l’état de sidération qui, au moment des faits, empêche la victime de réagir.
Pour moi, les dissociations psychiques, comme l’amnésie traumatique, les réminiscences ou d’autres symptômes post-traumatiques, semblent aujourd’hui davantage reconnues.
JSS : Sur quels points subsiste-t-il encore, selon vous, des malentendus ou des limites dans la compréhension judiciaire du psychotrauma ?
K.G. : C’est notamment le cas dans le cadre de l’affabulation. C’est-à-dire la possibilité qu’une victime raconte une histoire sans émotion, ou de manière décousue ou contradictoire, en raison de la dissociation psychique qu’elle a vécue au moment des faits de violence. Les stéréotypes demeurent bien présents ici.
La dissociation est pourtant un mécanisme inconscient déclenché pour protéger la victime d’un effondrement psychique. Cela peut surprendre certains professionnels et jouer en défaveur de la victime s’ils ne connaissent pas ce symptôme. De mon côté, je m’attache justement à expliquer précisément ces mécanismes dans mes rapports ou aux assises.
JSS : Comment progresser sur la question ?
K.G. : Au-delà de la piste évidente de la formation des professionnels de la chaîne judiciaire, je pense aux avocats, surtout à ceux de la défense. Certains d’entre eux vont faire le choix de souligner des contradictions, des comportements surprenants… en prenant le risque, pourtant, de provoquer une victimisation secondaire.
Sur le moment, la victime a le sentiment de ne pas être crue. Cela peut être extrêmement violent. Et pour autant, nous savons que l’avocat défend son client. Il joue son rôle. Se pose alors la traditionnelle question des limites éthiques qu’un avocat doit, ou non, s’imposer dans sa stratégie.
JSS : Quel est, selon vous, le chantier prioritaire à mener pour mieux accompagner les victimes psychotraumatisées dans leur parcours judiciaire ?
K.G. : J’ai conscience qu’il s’agit avant tout d’une question de moyens et de personnel, mais il faudrait réussir à réduire le délai entre les dénonciations et la procédure.
Pourquoi ? Parce que chaque victime a besoin d’être reconnue comme telle par la justice pour véritablement engager son travail de reconstruction. Sans cette reconnaissance, le doute subsiste.
Et même si le processus de guérison a pu être entamé auparavant, la victime pourra véritablement avancer une fois la procédure terminée.
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