Article précédent

Alors qu’ils ont atteint l’âge de la retraite, certains magistrats font le choix de continuer à travailler malgré des carrières éprouvantes. Mettre leur expérience au service des justiciables, être solidaire avec leurs collègues, bénéficier d’une transition avant d’arrêter totalement leur activité, ou encore faire des ponts entre les générations sont autant de leurs motivations.

Pour les magistrats, la retraite ne marque pas nécessairement la fin de toute activité judiciaire. Parmi les quelque 700 adhérents de l’Association nationale des magistrats honoraires (Anamho), si certains n’exercent plus aucune fonction, d’autres ont repris des fonctions juridictionnelles, au siège ou au parquet, ou encore des fonctions non juridictionnelles.
Les magistrats honoraires en activité exercent selon un rythme flexible, dans le cadre de vacations limitées à 300 par an, qui peuvent constituer, parfois, un complément de retraite bienvenu. Ceux qui exercent des fonctions juridictionnelles ne peuvent pas être juges uniques, « c’est-à-dire seuls dans une audience, juges des affaires familiales en cabinet ou juges d’instruction par exemple », déroule le président de l’Anamho. Ils peuvent donc faire partie de la composition d’une juridiction, à condition qu’ils ne soient pas majoritaires.
Tout cela, bien sûr, sur la base du volontariat. Car « une fois qu’ils ont pris leur retraite, à l’âge limite de 67 ans, ou 68 pour les magistrats qui occupent certaines fonctions à la Cour de cassation, tous n’ont pas envie de continuer à travailler », souligne March Rouchayrole. En 2025, le Conseil supérieur de la magistrature a examiné 196 propositions de nomination de magistrats honoraires exerçant des fonctions juridictionnelles (MHFJ). Leur nombre avoisine les 500.
Il se dit conscient de ne pas être « irremplaçable » – aucun magistrat ne l’est, estime-t-il. Pourtant, il y a quelques jours, Pascal Le Luong a été installé comme magistrat honoraire, deux mois à peine après son départ à la retraite. L’ancien premier vice-président au tribunal judiciaire de Paris reprend des fonctions juridictionnelles en matière de préjudice corporel.
Celui qui évoluait au sein d’une « très bonne équipe » a été invité à rester par la personne qui lui a succédé. Ce qui lui permet de pouvoir suivre et poursuivre certains de ses anciens projets : « C’est une matière qui m’intéresse, que je connais et qu’on peut faire évoluer. J’avais mis en place pas mal de choses avec des avocats, des groupes de travail qui ont bien avancé, la dématérialisation de la procédure devant la 19e chambre correctionnelle…»
Spécialiste de la « nomenclature Dintilhac », il entend surtout continuer à mettre son expérience au service des justiciables, dans des affaires liées à des accidents de la circulation ou à des fautes médicales.Tout en restant conscient de la charge émotionnelle de ces dossiers : « Derrière, il y a des drames de vie que nous voyons quotidiennement. Même si le métier est très technique, nous ne sommes pas insensibles à ces difficultés-là, ni à ce qu’il se passe ailleurs en France et dans la société », souligne-t-il.
De son côté, Chantal Berger a été substitute, juge d’instance, sous-directrice des fonctionnaires de greffe, procureure, puis avocate générale à la cour d’appel de Douai. Une fois l’âge de la retraite arrivé, la magistrate n’a pas immédiatement envisagé de continuer. « On a quand même des carrières intenses » appuie-t-elle.
Malgré tout, le passage à la retraite peut être « assez brutal », souligne Chantal Berger, qui explique avoir ressenti « un vide ». Elle a finalement repris des fonctions juridictionnelles à la cour d’appel de Paris, à hauteur de deux ou trois jours de travail par semaine. « Devenir magistrate honoraire avec des fonctions juridictionnelles, c’est une façon d’avoir une transition. Et en même temps, de continuer une profession qui nous a passionnés avec la volonté d’aider les collègues qui sont toujours très chargés au niveau de leur travail et de continuer à servir le service public », énumère celle qui n’exerce plus aujourd’hui.
Après avoir été juge d’instruction, président de tribunal de grande instance, procureur, avocat général, procureur général, et après avoir pris une année sabbatique pour voyager, Michel Beaulier occupe quant à lui aujourd’hui des fonctions non-juridictionnelles depuis quatre ans, en tant que chargé de mission auprès de la procureure de Nîmes, avec qui il entretenait déjà de très bonnes relations. Pour continuer à exercer, estime-t-il, il faut « avoir envie de transmettre, avoir envie de travailler avec des jeunes magistrats ».
Son travail actuel lui permet surtout de conserver un lien précieux avec les nouvelles générations. « Dans les tribunaux judiciaires, vous avez quand même une majorité de jeunes magistrats, surtout de magistrates d’ailleurs. J’ai toujours considéré que c’était un facteur d’enrichissement, explique-t-il. Ça permet à la fois de s’entretenir intellectuellement mais aussi de répondre à des demandes, des questionnements ».
Le statut de magistrat honoraire tel qu’il existe aujourd’hui est relativement récent. Jack Périssé, qui a intégré la magistrature en 1992, a vu de près les différentes réformes qui ont mené à sa forme actuelle. En 2011, alors qu’il est encore en exercice, la « réserve judiciaire » est créée, composée de magistrats volontaires de moins de 75 ans. A sa retraite en 2015, Jack Périssé signe « un contrat de réserviste » et exerce sous ce statut des fonctions non-juridictionnelles, les seules ouvertes aux réservistes.
En 2017, quand le statut de magistrat honoraire est créé, Jack Périssé rejoint le parquet général de la cour d’appel de Paris : « Ça a été un bonheur total de reprendre la robe et de faire des audiences à nouveau, se rappelle-t-il. Ça a été salvateur. A 65 ans, vous n’êtes pas vieux ! Et si vous avez travaillé toute votre vie derrière un ordinateur, vous pouvez encore vous lever le matin et bosser ».
Jack Périssé a toutefois dû raccrocher la robe à 72 ans – pour de bon, cette fois. A l’époque, il s’agissait de l’âge limite pour exercer des fonctions juridictionnelles. Depuis, les choses ont évolué et les magistrats honoraires peuvent exercer jusqu’à 75 ans, quelle que soit la nature de leurs fonctions. La Chancellerie y a d’ailleurs tout intérêt : opérationnels immédiatement, très spécialisés ou « couteaux suisses », ces derniers sont des atouts considérables pour les juridictions en manque chronique d’effectifs.
La retraite peut aussi être l’occasion d’investir d’autres champs d’activités. C’est ce qui s’est passé pour Jean-Pierre Rosenczveig, ancien président du tribunal pour enfants de Bobigny, après son départ à la retraite, à l’été 2014. « Personne ne m’a proposé de revenir » regrette-t-il. Toutefois, il l’admet, ne plus avoir la charge du tribunal a été un soulagement : « Ça m’a libéré du temps ». L’ancien magistrat n’a pas réellement ralenti pour autant : « J’avais une vie associative et militante avant. J’ai continué à l’avoir. Pendant tout un temps, j’ai quasiment travaillé autant que quand j’étais juge » souligne-t-il.
Président de nombreuses associations, expert UNICEF, membre du Collège droit des enfants auprès du défenseur des droits, du Conseil national de la protection de l’enfance, Jean-Pierre Rosenczveig a proposé des formations, écrit des livres, enseigné… Tout cela, sans jamais lâcher « sa » matière. « Déjà, les thèmes sur lesquels je travaille me passionnent. Ensuite, il y a des choses à dire et à faire, énumère le magistrat. Et j’ai la faiblesse de penser que j’y ai contribué dans le passé et que je peux y contribuer à l’avenir ».
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *