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CHRONIQUE JUDICIAIRE. Fallait-il juger aux assises une bagarre entre SDF ivres, sous prétexte que l’un a blessé l’autre avec des tessons de bouteilles ? Pendant deux jours, Théo U., 21 ans, a comparu devant la cour d’assises de Paris pour tentative de meurtre. Il a été condamné à 5 ans de prison, dont un an avec sursis, pour violences volontaires.

Théo est du genre à dire : « Mon papa c’est quelqu’un de gentil, et quand il boit il est tout le contraire, ses qualités se transforment en défaut. » Et puis aussi : « Ma maman, elle est en couple avec un gars qui ne travaille pas et profite de son argent. Il a foutu de la nuisance dans la famille, et aujourd’hui je vois qu’elle se dégrade de jour en jour et j’aime pas ça, parce que ma maman je l’aime. »
Théo a 21 ans, une grande bouille ronde symétrique coiffée de cheveux ras. Il y a un peu plus de deux ans, il a porté des coups de tessons d’une bouteille de bière qu’il venait de briser, à l’abdomen et tout près du cou de son copain de galère, W., qui n’était pas loin de se vider de son sang sur le carrelage du hall de la gare Montparnasse, entre un Relay, un Starbucks et un piano en libre-service. W. est son ami, SDF comme lui. Les deux dormaient chaque soir dans les rames garées des Transilien de la gare, mais ce 30 août 2024, W. a dormi à l’hôpital et Théo en garde à vue. Depuis, il dort en prison.
Théo a aussi une petite copine assise au fond de la salle, minuscule jeune fille dans un survêtement noir, qui minaude quand elle le voit et dit avec un sourire enfantin qu’elle n’a pas peur de lui, c’est même tout le contraire. Théo dit qu’il aimerait vivre avec elle et il sourit comme un jeune un peu timide.
Après les faits, il a été placé en garde à vue pour des faits criminels de tentative de meurtre. La garde à vue a été prolongée pour « violences volontaires » aggravées par trois circonstances, et le parquet l’a déféré à l’audience de comparution du 1er septembre 2024.
Théo aurait dû être jugé en une heure ou deux, prendre deux ou trois ans de prison, mais il est jugé deux ans plus tard, par une cour d’assises, car le 1er septembre 2024, la présidente de la 23e chambre correctionnelle a décidé de renvoyer son dossier à l’instruction.
Elle aurait pu dire, comme on l’entend souvent : « Vous êtes passé tout près de comparaître devant une cour d’assises, et vous auriez encouru 30 ans de réclusion. », mais elle a considéré que certains éléments étaient trop graves pour que l’on se contente d’un avertissement, et contre l’avis du parquet et de la défense, elle a envoyé le dossier de Théo garnir la pile d’un juge d’instruction.
Un juge des libertés et de la détention a ordonné son placement en détention provisoire. Il y est toujours, lorsque s’ouvre son procès pour tentative de meurtre. La version de Théo est constante : « Je reconnais les coups mais je n’ai jamais voulu le tuer. » Il plaide les violences volontaires.
Une enquêtrice de personnalité, dont le visage s’affiche sur les écrans de la cour d’assises, l’a rencontré le 3 septembre 2024. L’entretien a duré 30 minutes, elle a rendu son rapport dans la journée, et aujourd’hui, elle ne se souvient pas vraiment de Théo. Elle lit son rapport : « Au moment où je le rencontre, il est dans un moment d’errance depuis plus d’un an. Sans domicile fixe et sans emploi, il n’a plus de document d’identité depuis quatre ans. »
L’image est de mauvaise qualité, elle lit ses notes et les jurés écrivent ce qu’ils entendent, à la volée. Ils notent que, le 9 décembre 2024, Théo simule une tentative de suicide pour quitter la prison. Il a enroulé un drap autour de son cou et s’est pendu, car il ne supportait plus la détention. Les gardiens l’ont décroché et il a été admis à l’hôpital.
En mars 2025, il retourne à l’hôpital pour des faire des examens, et les médecins lui annoncent qu’il est atteint d’une leucémie. Il est hospitalisé à l’hôpital Cochin. Sa copine, que les gendarmes ne laissent pas entrer dans la chambre, se poste derrière le hublot de la chambre, et les deux communiquent ainsi, lui alité et elle éperdue, lui envoyant des baisers derrière la vitre épaisse. Parfois, son avocat lui prête son téléphone en douce pour qu’il puisse parler avec elle. Il est toujours à ses côtés. Il aime son client, c’est visible : il a de la tendresse pour lui.
Le traitement a duré quatre semaines, pendant lesquelles Théo est resté enfermé. La souffrance, le désespoir, la terreur de mourir à 20 ans. Son avocat dit que ce procès a failli ne pas avoir lieu. Avant la réunion préparatoire à cette audience, les trois juges qui siègent en robe ne savaient pas que l’accusé souffrait d’un cancer. Le procès aurait pu être renvoyé, voire annulé, si Théo avait eu le malheur de succomber, et la justice n’aurait pas pu abattre son glaive.
La psychologue qui l’a soutenu pendant cette période est venue témoigner, le soir du premier jour d’audience. Il était près de 20 heures et tout le monde avait déjà entendu beaucoup de psychologues raconter à quel point Théo était cabossé, mais celle-ci a témoigné de son admiration pour le courage et le renouveau qu’elle a vu éclore dans cette épreuve qui, Théo l’a dit sans hésiter, l’a rendu plus « posé ».
Il dit : « Moi j’ai envie de me réinsérer, la prison c’est pas une vie, les gens y crient toute la nuit, ils insultent sans raison, j’en ai marre de tout ça. » Et puis : « Finir ma vie comme un délinquant, comme un cas social, j’ai pas envie, j’ai envie d’avoir une nouvelle vie, un nouveau parcours de vie. J’ai envie de rendre fier mes parents, de me rendre fier moi-même. »
Théo vient de Dole, dans le Jura. Conflit parental, père alcoolique, scènes de violences auxquelles il n’aurait « pas dû assister » constituent un terrain fertile sur lequel ses troubles psy se développent. La mère s’est « désengagée ». Le père a toujours été présent, mais miné par la boisson, incapable d’élever un enfant mis en difficulté par un TDAH, détecté dès l’âge de 4 ans mais non pris en charge. Théo a 9 ans et ses parents demandent son placement.
Placé en famille d’accueil, orienté en SEGPA au collège, hospitalisé en psychiatrie durant quatre mois début 2019, à l’âge de 13-14 ans, « en raison de son profond mal-être », traité par injections alors qu’il n’est pas schizophrène pour « calmer son agressivité ».
Exclu de sa famille d’accueil après qu’une enfant placée dans le même foyer a dénoncé une agression sexuelle. Il est condamné en 2023 pour ces faits, qu’il conteste encore aujourd’hui, et des faits de violence sur un éducateur en foyer, qu’il reconnait. Une éducatrice de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) est chargée d’appliquer une mesure éducative judiciaire. Elle le recontre pour la première fois en septembre 2023. Théo a 18 ans, il vit chez son père.
« La première fois que je le rencontre, il arrive avec un coquard comme ça. Il m’explique qu’il a été agressé, séquestré, ce ne sont pas des affabulations, les individus ont été interpellés et condamnés. Théo se met dans des situations dangereuses. Il pense comprendre très bien les situations autour de lui et avoir une vision très claire du monde autour de lui, mais je dirais qu’il a un manque de discernement.
Il minimisait, il avait un rapport à la violence altéré, il ne se rendait pas compte. Quand il m’a rapporté les violences qu’il avait subies, il était extrêmement détaché. Les personnes qui ont subi des violences plus jeunes ont un rapport à la violence très différent.
Je me suis sentie extrêmement impuissante, démunie, car c’est un jeune pour lequel il n’y avait pas de solutions. Je me revois faire une liste et barrer toutes les options les unes après les autres. Il avait été exclu des hébergements d’urgence, exclu d’un établissement d’hébergement pour personnes handicapées avec des problèmes psychiatrique, car Théo ne voulait pas prendre son traitement. Je trouve, je ne sais pas si j’ai le droit de le dire, qu’on s’est sentis très seul, pour répondre à une situation dont la problématique était loin de n’être qu’éducative et sociale. Il y avait aussi du soin, qui a été à mon sens très manquant.
Ça fait 25 ans que je travaille à la PJJ, c’est la première fois que je viens devant la cour d’assises, heureusement on n’a pas souvent des jeunes pour lesquels on est aussi démunis. C’est rare d’avoir autant de portes qui se ferment, de manière aussi unanime, face à un gamin. Je n’étais presque pas étonné que ça se termine comme ça.
Il est autant en danger lui que dangereux pour les autres. Il y a énormément de vulnérabilité chez lui. Si tout le monde jouait sa partition, ce sont des gamins qu’on pourrait sauver, on aurait pu composer quelque chose. Mais à un moment, il y a une sorte d’abandon. J’ai dû faire trois ou quatre notes en l’espace de six mois. Théo était insaisissable, il était dans une errance inquiétante, et sans soin psy. La dernière note est d’août 2024. »
Après sa déposition, l’éducatrice reste dans la salle.
Les six jurés doivent se forger une intime conviction, c’est dans ce but que la présidente projette des captures d’écran de la vidéo surveillance de la gare Montparnasse, qui a filmé la bagarre peu après 22h.
Du MacDo aux quais, des quais au hall, Théo poursuit W. On peut les voir au sol, en pleine action, dans un décor un peu crasseux, prenant des poses furieuses dans ce décor de panneau publicitaires et d’escalators imbriqués. Quelques personnes suivent la scène. Un CRS hors service intervient : il met Théo en fuite et un doigt dans la blessure de W., pour stopper l’hémorragie. Finalement, les blessures sont bénignes, constateront les médecins aux urgences. W. est absent au procès, mais représenté par une avocate.
Théo U., interrogatoire sur les faits, vendredi 25 septembre, cour d’assises de Paris. « A la base, j’étais à Melun. On est allés acheter des bouteilles de Vodka et de Whisky. Qu’est-ce qu’on faisait à Melun ? On était posés avec des gens. Pourquoi je suis parti du Jura ? Parce que j’avais des problèmes avec des gens. Quels problèmes ? Je prenais des consommations que je payais pas. Suite à ces histoires, des personnes sont venues voir mon père et l’ont frappé. Mon père a dit qu’il allait me virer et j’ai retrouvé mes affaires devant la porte.
Je suis revenu de Melun vers 21h-22h, j’étais avec Monsieur K. »
Lenny K., depuis la maison d’arrêt, entendu en visio conférence par la cour d’assises de Paris, jeudi 24 septembre à 17h15 : « Vous me parlez de quelle histoire ?
–Vous aviez bien reçu la convocation ?
– Non justement j’ai rien reçu, on m’a sonné à l’interphone et on m’a dit de me préparer pour la visio à 16h.
–Vous connaissez Théo U. ?
–Je connais un Théo.
–Il a été mis en cause dans une affaire dans laquelle vous avez été amené à témoigner. Ça se passe à Montparnasse.
–Théo et l’autre ont eu un différend à cause d’un téléphone, Théo était trop éméché. Ça a commencé dans le McDo, ça a fini devant la gare.
Théo était vraiment dans le besoin, il n’avait même pas de chaussettes dans ses chaussures. Il va pour récupérer son téléphone. Il avait vraiment, vraiment beaucoup bu, mais en fait, comme Théo lui avait donné le téléphone, W. ne voulait pas lui rendre. »
Théo : « Je lui ai passé le téléphone et je lui ai demandé entre 50 et 100 euros, c’est un SDF il ne peut pas me payer d’un coup, je lui ai dit pas de problème, comme je le vois tous les jours il va me donner l’argent petit à petit. Mais au bout de 15 jours, il ne m’avait rien donné. »
La présidente à Lenny K. « Vous avez dit qu’il l’avait ‘charclé, pour vous ça veut dire quoi ?’
–Ça a plusieurs significations, en gros ça veut dire planter. »
Assis à une table dans une salle blanche éclairée par des néons bleutés fourrés dans un faux plafond, Lenny fait de grands gestes circulaires avec un tesson imaginaire. Il ajoute : « Théo, à jeun, c’est un mouton. Là il était sous alcool. »
Juge assesseur : « est-ce qu’il voulait le tuer ?
–Non, non.
– Est-ce qu’il aurait pu le tuer ?
–S’il avait voulu, il l’aurait pu.
–En le frappant il n’a pas dit qu’il allait le tuer ?
–Non il n’a pas dit ça. »
A Théo : « Pourquoi vous allez casser une bouteille ?
–Parce que j’avais perdu la bagarre et j’ai eu un moment de folie.
–A plusieurs reprises, au juge, vous avez dit ‘j’aurais dû le tuer j’aurais dû le niquer, lui sortir ses boyaux.’ »
Et il en a dit davantage, aux policiers et aux psys, et désormais il doit convaincre les jurés que ce n’étaient pas des paroles qui traduisaient une intention meurtrière, que ce n’était que l’expression virulente d’un mal-être, la colère d’un enfant démoli par la vie enfin déversée sur les institutions qui l’ont maltraitée. Mais Théo dit seulement : « W. est mon ami, je ne vois pas pourquoi tuer quelqu’un pour un téléphone. »
L’avocate générale pense qu’un homme qui non seulement use, mais fabrique une arme, est animé par une intention meurtrière. Que le résultat importe peu (« si je vous tire dessus et que je vous rate, vous n’aurez aucune ITT », et pourtant, l’intention homicide est évidente). Elle demande que soient pris en compte ses troubles du comportement, et de le condamner à 8 ans de prison, suivis d’un suivi sociojudiciaire de quatre ans.
Son avocat dit : c’est une bagarre entre SDF ! Il ne plaide pas, il bavarde. Les propos devant le juge d’instruction ? Ils sont horribles, mais à prendre avec des pincettes. Son parcours de vie ? Parsemé de souffrances et d’abandon. Est-ce que vous êtes certain qu’il a essayé de le tuer ?
Théo a le dernier mot, ces sont les dernières paroles qui pourront servir sa défense avant que le jury ne parte délibérer, et sans aucune hésitation, avec une sincérité totale, il dit : « Je voudrais remercier mon avocat, il a fait que des trucs stylés dans cette affaire, Maître, vous m’avez apporté du soutien, vous êtes venu me voir à l’hôpital, vous n’étiez pas obligé de le faire, merci. »
Dans la soirée, Théo a été condamné à 5 ans de prison, dont un an avec sursis, pour violences volontaires.
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