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Confrontés quotidiennement à des faits « extrêmement difficiles », les avocats et les magistrats sont particulièrement exposés au trouble vicariant et à la fatigue compassionnelle. Depuis le procès des attentats du 13 novembre, la parole se libère. Collectifs de travail, formations et soutien psy s’avèrent par ailleurs autant de pistes à explorer pour affronter le feu sans se brûler.

Au pénal, avocats et magistrats côtoient quotidiennement une violence qui dépasse parfois l’entendement. Le procès dit « V13 » des attentats du 13 novembre 2015, qui s’est tenu de septembre 2021 à juin 2022, a été particulièrement éprouvant pour ceux qui y ont pris part. Mais il a marqué un basculement : la parole s’est progressivement libérée sur l’impact de ces affaires hors normes sur celles et ceux qui les traitent.
En particulier, « deux magistrats se sont livrés dans les médias publiquement, retrace Carole Damiani,psychologue et directrice de Paris Aide aux Victimes. Le premier est François Molins, et je pense qu’il s’agit d’un vrai trauma, parce qu’il est allé sur les scènes. Le deuxième a été Jean-Louis Périès, le président du procès qui a dit publiquement avoir été ‘contaminé’. Ça a [débloqué] la parole chez les autres », explique-t-elle.
Depuis, les professionnels de la justice pénale cherchent les moyens de continuer à exercer, individuellement et collectivement, sans se laisser submerger par la violence à laquelle ils sont confrontés.
Car pendant longtemps, cette souffrance est restée largement tue. « Avant ça, c’était la poussière sous le tapis, personne ne disait rien » se souvient Romain Boulet. « Peut-être à cause de notre culture viriliste et de performance ? » s’interroge l’avocat parisien, co-président de l’Association des avocats pénalistes. « On a tous entendu l’histoire triste du confrère qui disparaissait pendant un mois et dont on disait ‘il n’est pas bien en ce moment’ ou ‘il a un problème avec l’alcool’. Mais on ne se confiait pas entre nous » explique-t-il. Romain rapporte n’avoir jamais connu, en 25 ans d’exercice, « un collaborateur aller voir son patron en disant qu’il ne se sent pas bien ».
Les avocats pénalistes sont pourtant particulièrement exposés à des dossiers qui peuvent être difficiles à gérer émotionnellement. Karine Bourdié, co-présidente de l’association des avocats pénalistes, qui a notamment représenté les parties civiles dans le procès du meurtre de Lola Daviet, en sait quelque chose. « On travaille sur de la matière qui est horrible et génératrice de stress, sur des faits qui, humainement, peuvent être extrêmement difficiles ».
Pour « affronter » les faits parfois « insoutenables » de ses dossiers, l’avocate a, plus ou moins consciemment, mis en place « un process de travail ». Le jour où elle doit regarder des photos d’autopsie ou des dossiers d’enfant battu, elle fait en sorte de venir travailler au cabinet un week-end, ou lorsque personne d’autre n’est présent. « Quand c’est vraiment trop dur, je vais pouvoir balancer un dossier à travers la pièce, et expulser la charge de souffrance qui m’arrive directement dessus », témoigne-t-elle. Bien que l’avocate préconise « une espèce d’étanchéité », elle reste très attachée au fait d’être un vecteur d’émotions : « Cela implique d’être sensible et de chercher à comprendre. »
C’est ce que Carole Damiani explique aux magistrats lors de ses formations à l’Ecole nationale de la magistrature (ENM). Pendant des années, la psychologue a formé les magistrats au traumatisme vécu par les autres – victimes, et, parfois, auteurs. Désormais, elle enseigne également aujourd’hui les répercussions du trauma sur les professionnels eux-mêmes.
« Comme je le leur dis, on n’évite pas les émotions. Automatiquement, dans un entretien avec une personne, on va être envahi d’émotions qui vont nous aider à comprendre ce qui est en train de se passer. Il faut travailler avec et transformer cela en outil » explique la psychologue. Elle apprend également à repérer les signes qui montrent qu’une personne ne parvient plus « à être étanche » : « Quand ça déteint sur la vie de famille, sur la vie personnelle ; que ça devient envahissant, c’est un premier signal d’alerte. », souligne-t-elle.
Derrière cette difficulté à « être étanche », un concept encore peu connu du grand public, mais de plus en plus mobilisé par les professionnels confrontés à la souffrance d’autrui : celui de « traumatisme vicariant ». « C’est un nom qui n’est pas adéquat » recadre d’emblée Carole Damiani. « Ça y ressemble mais ça n’est pas du traumatisme car ça n’est pas une confrontation réelle à la mort, à un homme avec un couteau, à une kalachnikov, à une voiture qui part au-dessus d’un ravin… » déroule la psychologue.
Pour autant, proches et professionnels peuvent être affectés par les histoires des victimes. « En étant régulièrement confrontée à des récits traumatiques, à certains moments – parce qu’il y en a beaucoup à la suite, parce qu’elle est dans un moment de surchauffe -, la personne qui écoute va finir par être contaminée ; c’est-à-dire à présenter des troubles, qui sont semblables à ceux des victimes ». On parle alors de « trouble vicariant », souvent confondu avec « la fatigue compassionnelle », qui se caractérise par une usure, « à force d’écouter des personnes qui sont en souffrance ».
Pour se protéger, la psychologue recommande de parler, « se raconter » et de miser « sur le collectif » en mettant en place « des supervisions » au travail. Car la solitude qui caractérise souvent l’exercice de l’avocature et de la magistrature complique la prise en charge de ces difficultés.
« Traditionnellement, le métier d’avocat s’exerce de manière individuelle. Le métier de magistrat aussi, hormis les temps de délibérés », rappelle Anne-Sophie de Lamarzelle, magistrate pénaliste et co-autrice de l’étude Le travail en juridiction : une analyse pluridisciplinaire (Institut Robert Badinter, 2024).
Contrairement au parquet, où le travail équipe est davantage développé, « les collectifs de juges du siège tendent à diminuer, en raison du recul de la collégialité, de l’intensification de la charge de travail ou encore de l’individualisation du travail », note la magistrate. Ces collectifs sont pourtant des facteurs de bien-être au travail et permettent à ceux qui en font partie de partager leurs difficultés, ajoute-t-elle.
« Ces collectifs sont depuis longtemps identifiés, notamment par des sociologues, comme des ressources, explique Anne-Sophie de Lamarzelle. Quand ils fonctionnent bien, ils peuvent être facteurs de régulation, de soutien et d’amortissement du stress ».
Côté avocats, un dispositif lancé au barreau de Paris sous le mandat de Pierre Hoffman le 1er octobre 2025 a été reconduit par l’actuelle mandature, jusqu’à fin septembre 2026. « C’est un numéro qui permet d’être rappelé dans les 48 heures. L’avocat peut voir un psychologue dans les 5 jours maximum et a le droit à trois séances prises en charge par l’Ordre » explique Tiphaine Mary, secrétaire de la commission santé au conseil de l’Ordre. « C’est un dispositif qui a été beaucoup utilisé, et qui fonctionne », poursuit l’avocate.
En parallèle, le Barreau s’apprête à lancer un autre outil dans le courant du mois de juillet, pour une durée d’un an. « Le barreau a passé un partenariat avec un psychiatre, et un créneau par semaine est réservé aux avocats parisiens » explique Tiphaine Mary. La prise de contact se fait par mail et l’avocat peut obtenirun rendez-vous avec le psychiatre dans la semaine.
« La plupart des avocats n’ont pas tellement besoin qu’on paye à leur place mais plutôt qu’on leur trouve quelqu’un et qu’on leur facilite la démarche », explique Tiphaine Mary. Ce rendez-vous unique chez un médecin devrait permettre à ce dernier d’orienter les avocats vers l’hôpital public, un centre médico-psychologique ou vers un autre psychiatre pour « griller les étapes » et trouver « les professionnels les plus adaptés ».
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