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Dans les cabinets d’avocats, prendre l’intégralité de son congé paternité est encore loin d’être une évidence. Pressions hiérarchiques, craintes professionnelles et difficultés financières constituent autant de freins. Des réticences qui interrogent sur la place accordée à la paternité dans une profession où la disponibilité reste la norme. Et qui contribuent à maintenir une répartition inégale des responsabilités familiales.

Alors que la plupart des parents actifs bénéficient du congé supplémentaire de naissance depuis le 1er juillet dernier, les avocats naviguent à vue. Le texte, qui n’a pas encore été intégré dans le règlement intérieur national (RIN), place les avocats qui veulent s’en prévaloir dans une inconfortable zone grise – des femmes, pour l’essentiel, car les pères qui se saisissent de ce congé restent rares.
De la même façon, rares sont les pères à prendre le congé paternité de 28 jours calendaires – indemnisés par la prévoyance, dont 25 indemnisés également par la CPAM – auquel ils ont droit dans leur intégralité. Les avocates qui deviennent mères n’ont, elles, pas le choix : elles sont obligées de s’arrêter. Avant, pendant et après leur accouchement, elles sont ainsi nombreuses à affirmer subir des discriminations liées à leur genre et à leur parentalité, comme nous l’avons relayé récemment dans notre enquête sur le sujet.
Chaque année, pourtant, seule une dizaine d’avocates confrontées à des difficultés professionnelles liées à leur grossesse ou à leur maternité sollicitent « SOS collaborateurs », un service de l’UJA (Union des jeunes avocats). Du côté des hommes, Clément Boirot, responsable du service, recense « un ou deux cas par an » d’avocats qui le contactent après avoir vu leur contrat rompu à l’annonce de la grossesse de leur compagne. Un chiffre qui pourrait être bien en deçà de la réalité.
« Le RIN est assez mal rédigé sur ce point-là », estime l’avocat. « Selon les textes, le collaborateur est protégé à partir du moment où il annonce son intention de se prévaloir de son congé. En fait, les cabinets rompent le contrat dès l’annonce, avant même qu’il ait été question de prendre le congé » explique Clément Boirot.
Il arrive aussi que l’annonce d’un congé parental entraîne une rupture de contrat. Rémy Lévy, ancien bâtonnier et avocat au barreau de Montpellier, a défendu un collaborateur d’une « grosse structure » confronté à cette situation. « Le cabinet concerné vivait très mal l’annonce par le père de son souhait de prendre son congé parental, sachant qu’il l’avait déjà fait pour la naissance d’un premier enfant » deux ans plus tôt, explique l’ancien bâtonnier. La cour a jugé que la faute grave qui aurait pu justifier la rupture du contrat n’était pas rapportée**, donnant raison à Rémy Lévy et à son client.
Pour l’ancien bâtonnier, les mentalités doivent encore évoluer. « On pense toujours que la charge est assumée en totalité par la mère qui gère le nouveau-né et que le père profite de l’occasion pour se faire payer des congés, rester à la maison, ou aller faire du VTT », souligne-t-il.
Raison pour laquelle, dans certains cabinets, le congé paternité n’est pas une option. Il y a une dizaine d’années, l’arrivée de Marc* dans son cabinet coïncide avec la naissance de son premier enfant. « Autant dire que ce n’est pas la situation la plus facile pour poser un congé paternité », admet celui qui est aujourd’hui à la tête d’un cabinet. Il tente tout de même sa chance auprès de l’associé. « Il m’a tout de suite dit : « qu’est-ce que c’est que cette chose ? » C’était l’ancienne école, donc l’existence même du congé paternité était pour lui une hérésie. » A l’époque, Marc se dit qu’il doit encore faire ses preuves et se résigne.
Dans d’autres cabinets, s’il est toléré que les pères bénéficient de leur congé paternité, beaucoup d’entre eux ne le prendraient que partiellement, notamment pour ne pas être « mal vus ». C’est notamment le cas dans les petites structures qui n’ont pas toujours anticipé leur trésorerie et qui ont moins d’avocats pour répartir le travail.
Alexandre* en sait quelque chose. Collaborateur dans un petit cabinet il y a quelques années, il engage une discussion avec l’associée à propos du congé qu’il compte prendre. Il comprend rapidement qu’elle n’envisage pas qu’il puisse être absent « au-delà de trois jours après la naissance », se rappelle Alexandre. « Cela lui semblait évident que je ne prendrais pas le mois entier, mais une semaine par-ci, par-là, que j’aurais toujours une présence au cabinet sur la période de mon congé », raconte aujourd’hui celui qui a depuis quitté la profession.
Les grosses structures n’échappent pas à ces pratiques. Paul*, avocat à son compte au barreau de Paris, a constaté que plusieurs confrères collaborateurs avaient pris « une semaine, dix jours » de leur congé, y compris lorsqu’ils travaillent dans un gros cabinet dont la taille pourrait en théorie permettre d’amortir la répartition des dossiers de l’avocat en congé.
Pour sa part, Anthony* n’a jamais subi de pression de la part de sa hiérarchie pour ne pas prendre son congé parental. « En revanche, en pratique, il est clair qu’on ne prend pas le congé paternité » explique celui qui travaille dans une grosse structure. Un cabinet comme le sien, « c’est un milieu très compétitif.On n’a pas envie de perdre des dossiers, et si on prend le congé, les dossiers passent à quelqu’un d’autre et on n’est pas sûr de les retrouver », souligne-t-il. C’est particulièrement le cas pour les dossiers avec lesquels les avocats vont faire la majorité de leur chiffre. « On a des bonus qui sont annexés sur les performances » rappelle-t-il.
Pour les jeunes pères associés, des difficultés d’une autre nature peuvent se poser. Chez François*, le premier enfant arrive alors que l’avocat s’est fraîchement associé et que sa collaboratrice vient d’annoncer son départ. « En tout et pour tout », il s’arrête une semaine. « Je n’ai pas beaucoup pris et mon épouse me l’a reproché », regrette l’avocat. Entre François et son associée, c’est « chacun ses dossiers ». « Je ne lui ai pas demandé, donc elle ne m’a pas vraiment aidé, mais ce n’était pas l’idée », témoigne François, qui se souvient s’être retrouvé dans des situations qu’il qualifie de « lunaires ». « À la maternité : ma femme et mon fils dans le lit. Et puis moi, un ordinateur sur les genoux pour faire des actes de procédure », raconte-t-il.
S’arrêter pendant un mois peut également s’avérer compliqué pour un avocat à son compte avec des charges qui continuent de courir. Paul, lui, a pris « une semaine juste après la naissance », puis les trois semaines restantes en été, ainsi qu’un mois du congé supplémentaire de naissance, récemment. Puisqu’il n’a pas à payer de loyer pour son activité professionnelle et « raisonne davantage à l’année qu’au mois », l’avocat estime qu’il n’a pas été en difficulté financière. Reste que le congé de naissance est faiblement rémunéré : autour de 850 euros pour la totalité du mois.
Même lorsqu’ils prennent – théoriquement – leur congé paternité en totalité, encore faut-il que les jeunes pères avocats parviennent à décrocher réellement. François n’a « jamais osé ou envisagé de solliciter un renvoi d’audience ou des reports de procédures ». Aujourd’hui père de deux enfants en bas âge, il s’en est « mordu les doigts » raconte-t-il. Face à des magistrats d’un certain âge, il a craint de ne pas être pris au sérieux. « Je ne dormais plus depuis des semaines parce que le petit ne faisait pas ses nuits. Une affaire est venue en plaidoirie, j’étais épuisé. J’ai été très mauvais », admet l’avocat.
Laisser un avocat prendre l’intégralité de son congé est dans l’intérêt de tous opine Sébastien*, avocat senior dans un grand cabinet d’affaires français. « Prendre cinq semaines d’affilée a vraiment permis un temps d’adaptation. Je me suis notamment occupé des nuits, ce qui nous a permis de se reposer à tour de rôle », affirme-t-il, en précisant qu’il avait donc posé une semaine de congés dans la foulée de son congé paternité. Il reconnaît cependant être en très bons termes avec son associé, ce qui a pu aider : « Il faut prendre en considération qu’une relation de travail s’étale sur plusieurs années. Si on rapporte une absence d’un mois à la durée d’une collaboration, c’est moins douloureux au regard du bénéfice que représente le maintien cette relation de travail. », jauge l’avocat.
Comme d’autres avocats interrogés pour cet article, Anthony a désormais tendance à prendre davantage de jours de congé à chaque nouvelle naissance qui vient agrandir sa famille. Le symptôme d’une évolution des mentalités… ou celui d’une plus grande facilité à prendre son dû lorsqu’on a une carrière un peu plus avancée ?
Lui remarque en tout cas qu’au sein de son cabinet, les avocats plus jeunes s’encouragent de plus en plus à prendre leur congé paternité. « Lorsqu’un avocat hésite, les autres le poussent, en disant : « Si tu ne le prends pas, ensuite on va nous demander pourquoi nous on le prend ». Donc il y a de moins en moins de personnes qui ne le prennent pas du tout », explique l’avocat, qui « pense que l’évolution passera par une réponse collective des nouvelles générations. »
Collaborateurs pour leur premier enfant, Olivia Roche et son conjoint ont accueilli le deuxième alors que chacun avait monté son cabinet. L’occasion de se rendre compte que les indemnités sont plus basses pour le conjoint que pour la mère. « Ça n’incite pas du tout à ce que l’homme s’arrête, notamment dans les couples d’avocats », pointe l’ancienne présidente de l’UJA, toujours active au sein du syndicat. « Les discriminations se cristallisent au retour du congé maternité : les écarts de revenus se creusent, les difficultés à l’association apparaissent…» rappelle-t-elle.
Encore aujourd’hui, les études montrent que les femmes consacrent plus de temps aux enfants que les hommes, souligne encore Olivia Roche. L’avocate poursuit : « Le fait que les hommes prennent soin de leurs enfants pendant un congé parentalité les pousse ensuite à prendre une part plus grande dans la vie de famille ». Et à contribuer à réduire les inégalités.
*Le prénom a été modifié
** CA Montpellier, 2e chambre sociale, 5 mars 2025, n° 23/01419
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