Le tribunal de Bobigny fait le « procès des illusions » et décortique les addictions, « réalité de la Seine-Saint-Denis »

Lors de la Nuit du droit, de nombreux collégiens de Bobigny ont passé la soirée dans le deuxième plus grand tribunal de France. Après avoir assisté à une pièce de théâtre sur les addictions, ils ont pris part à des échanges autour du sujet avec des professionnels du travail social, de la justice, de la santé et des forces de l’ordre. L’occasion de faire le tour du sujet, qui touche «  toutes les catégories sociales  », et de présenter des débuts de solutions.


mardi 6 octobre à 14:176 min

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Photo Kalypha Doumbouya

Sur les bancs de la salle d’assises numéro 1 du tribunal judiciaire de Bobigny, des collégiennes et collégiens de la ville se serrent. « Vous avez mangé quoi ce midi ? » « C’est où le côté des accusés ? ». Toutes et tous discutent, dans cette salle pleine à craquer, en attendant le début d’une pièce de théâtre.

Les addictions sont « dans la réalité de la Seine-Saint-Denis » et dans le quotidien du tribunal à travers « les procédures, les dossiers, les personnes », souligne Anne Auclair-Rabinovitch, présidente du tribunal. Derrière un passage à l’acte, on retrouve « très souvent » des problématiques d’addiction, appuie Alexandre de Bosschère, procureur de la République de Bobigny.

C’est la raison pour laquelle le barreau et le Conseil départemental de l’accès au droit de la Seine-Saint-Denis ont choisi cette thématique pour la Nuit du droit, le 5 octobre. Après une représentation de la pièce « Addictions, le procès des illusions, le verdict de l’avenir », jouée par l’association séquano-dyonisienne Corpus, la soirée s’est poursuivie par des échanges avec des professionnels du travail social, de la justice, de la santé et des forces de l’ordre.

Comme s’il s’agissait d’un véritable procès, toute la salle se lève à l’entrée du tribunal. Dans cette affaire, les addictions sont partout : elles sont au cœur des relations qui nouent le prévenu et les jeunes du quartier qu’il fait travailler sur des points de deal et à qui il vend des drogues. Elles sont dans les addictions aux paris sportifs de ces jeunes qui s’endettent et qui se tournent parfois vers le deal pour remettre les compteurs à zéro. Elles sont celles qui ont conduit un jeune à l’hôpital pour une rupture d’anévrisme causée par la consommation de cocaïne, supposément vendue par le prévenu. Elles sont encore chez le père de ce jeune qui s’est constitué partie civile : il est alcoolique et a déjà été impliqué dans des affaires de violences conjugales.

« Nous sommes tous plus ou moins responsables »

Le prévenu mène la grande vie : il organise des tournois de jeux vidéo pour les jeunes, récompensés de money prize de 1 000 euros et se déplace en Porsche Cayenne. Kalypha Doumbouya, le metteur en scène de la pièce et président de l’association Corpus, tient à remettre les choses à leur place. Dans la vraie vie, « ce genre de personnage » parfois « sublimé par le cinéma, par la musique » est en fait « extrêmement rare ».

La plupart des personnes impliquées dans le trafic sont « des petites mains, des personnes qui souffrent », explique Kalypha Doumbouya. « Nous sommes tous plus ou moins responsables, en tant qu’adultes », estime le metteur en scène, d’informer la jeunesse sur les structures et les subventions qui existent pour monter des projets, et d’aider les jeunes à trouver des stages, des alternances, des emplois.

Dans cette affaire fictive, l’association, « Stop au deal » est aussi partie civile. Son rôle : soutenir les parents et protéger les jeunes en tentant de les empêcher de tomber dans la drogue. Outre la cocaïne, « vous connaissez d’autres drogues ? », demande le comédien qui incarne le président de l’association. Les réponses des collégiens fusent. « Le tabac », « l’alcool », « le spleen », « les puffs », « le proto »… Une fois la pièce terminée, Karim Chandoul, juriste au conseil départemental de l’accès au droit de Seine-Saint-Denis, questionne à son tour le public : peut-on être addict à des drogues « légales » ? L’environnement d’une personne peut-il influencer de potentielles addictions ? Qu’arrive-t-il à une personne interpellée qui a dû emprunter sa substance ? Peut-on sortir d’une addiction ? Comment ? Une personne qui souffre d’addiction doit-elle être condamnée ? Et d’ailleurs… c’est quoi une addiction ?

Proto et « pète ton crâne »

Elle peut être définie comme « une perte de la liberté de s’abstenir de consommer ou de pratiquer », déroule Dr Joëlle Laugier, cheffe du service addictologie du centre hospitalier de Saint-Denis. Car il y a aussi des addictions sans produit, explique la professionnelle : « le jeu vidéo, le portable, le sport », par exemple. L’addiction, qui est souvent une tentative de « se mettre à distance de ce qui fait souffrir », a « des conséquences sur la vie, sur la santé, sur le travail, sur le rapport aux autres » et il est très difficile pour l’usager de ne pas consommer, complète le Dr. Laugier.

Aux urgences, il arrive qu’elle reçoive des jeunes qui ont consommé du « spleen », aussi appelé PTC (« pète ton crâne ») ou Buddha Blue, une drogue de synthèse qui se consomme via des cigarettes électroniques.

Les premières consommations de PTC ou de protoxyde d’azote, une autre substance populaire chez les jeunes, se font souvent en groupe. L’envie peut venir « parce que c’est rigolo, parce qu’il y a une petite pression de groupe, une petite pression de soi-même… », énumère Maëlle Cerf Théry, psychologue référente de la consultation des jeunes consommateurs du centre hospitalier de Saint-Denis. « A l’adolescence, la reconnaissance des pairs, des semblables est très, très importante », appuie Feryal Arabaci-Colak, psychologue clinicienne, docteure en psychologie et enseignante à l’université Sorbonne Paris Nord. Mais l’effet de groupe ne doit pas conduire à « négliger les effets du mal-être chez les enfants et les adolescents », souligne la chercheuse.

Des parcours « chaotiques, polytraumatiques »

L’environnement du jeune est un facteur très important. « Toutes les catégories sociales sont concernées », pose Muriel Crebassa, 1ère vice-présidente en charge de la coordination du tribunal pour enfants. Bien souvent, l’entrée dans la consommation se fait lors de « périodes de fragilisation », en lien avec l’histoire familiale, pendant l’adolescence. Beaucoup des jeunes rencontrés par la magistrate lui disent consommer « le soir », « parce que ça [les] aide à dormir ».  « L’anxiété ne surgit pas dans un contexte sécurisant », note-t-elle.

Les jeunes prévenus accompagnés par Alexandra Cacault, éducatrice spécialisée et cheffe de service éducatif, ont souvent des parcours « chaotiques, polytraumatiques ». Ils sont jugés en tant qu’auteurs d’infractions pénales mais « ne sont jamais reconnus en tant que victimes », souligne l’éducatrice qui travaille régulièrement avec des structures gratuites et anonymes comme l’espace Tête à tête de Rosny-sous-Bois ou la maison des adolescents Casado à Saint-Denis.

Les jeunes addicts ou les « petites mains » tombent parfois dans des engrenages dont il est difficile de se dépêtrer. Faute d’argent, un jeune qui deale et qui consomme peut ainsi emprunter des produits. « Le jour où il se fait interpeller, le produit est confisqué, il est détruit. Mais il faut qu’il le rembourse. Et pour pouvoir rembourser, il va recommencer », souligne Akim Chéraba, major de police. Le besoin d’argent peut aussi conduire à une rapide « entrée dans la prostitution », indique Elsa Jacquemin, vice-procureure de la République, cheffe de la division des affaires criminelles et de la délinquance organisée.

Le corps, le mental, l’entourage

Au plan pénal, la consommation de stupéfiants est généralement traitée par des amendes ou des alternatives aux poursuites. « Est-ce que quelqu’un qui a une addiction et un problème d’argent doit être condamné à une amende, qu’il aura du mal à payer, qui va en plus faire l’objet d’une majoration à terme ? », s’interroge Guillaume Arnaud, avocat au barreau de Seine-Saint-Denis. Je ne sais pas. »

La question de l’éloignement du territoire du jeune, loin de sa famille et de son école, se pose aussi. Les personnes addictes sont souvent renvoyées en « comparutions immédiates » particulièrement pourvoyeuses d’incarcération, explique Guillaume Arnaud. Ces procédures rapides laissent « peu de temps pour discuter de la personnalité du prévenu »… et donc des causes derrière l’addiction.

Sans l’accompagnement adéquat, les conséquences de l’addiction peuvent s’étaler sur toute une vie. Magali Berlin, vice-présidente chargée de l’application des peines, suit des personnes « très addictes » qui ont parfois 40, 50, 60 ans, décrites comme « extrêmement abîmées » physiquement. La drogue fait aussi « beaucoup de mal au mental, évidemment. À l’entourage aussi. Ça fait mal à plein de niveaux ».

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