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Depuis leur retour au pouvoir en août 2021, les talibans ont méthodiquement restreint les droits et libertés des femmes et des filles afghanes. Au Conseil national des barreaux (CNB), plusieurs intervenantes ont dressé le constat de cette mise à l’écart organisée et débattu des moyens de faire reconnaître l’apartheid de genre en droit international.

Plus de 100 décrets et mesures restrictives, 250 femmes juges écartées de leurs fonctions, des milliers d’avocates radiées et contraintes de vivre cachées après l’effondrement de l’État de droit… Cinq ans après le retour des talibans au pouvoir dans le pays, le Conseil national des barreaux (CNB) alerte sur la réduction drastique des droits des femmes afghanes.
Parmi les nombreuses restrictions qui leur sont imposées, celles qui touchent à l’éducation sont particulièrement préoccupantes. « L’Afghanistan est le seul pays au monde où l’accès à l’éducation est formellement interdit aux filles et aux femmes, excluant 2,4 millions d’entre elles de l’enseignement secondaire. Arrêtons-nous sur l’ampleur de la perte de chances », relève la présidente du CNB lors d’une soirée « de sensibilisation et d’échanges » organisée dans les locaux de l’institution, boulevard Haussmann.
Chékéba Hachemi a fui le pays à 11 ans. Aujourd’hui diplomate et fondatrice de l’association Afghanistan libre, elle insiste sur un point : chacun des régimes qui se sont succédé, même avant le 15 août 2021, s’étaient déjà attaqués aux droits et à l’éducation. Elle craint néanmoins que face à la déshumanisation actuelle, « on entre dans une sorte d’acceptation de la situation, que cela s’ancre dans les mentalités ».
Annick Cojean, journaliste pour Le Monde qui a passé plusieurs jours à Kaboul l’été dernier, abonde : sur la cinquantaine de femmes rencontrées dans des endroits « secrets », beaucoup ont évoqué des frères et des pères qui s’étaient accommodés de la situation. « Ils se sont mis dans les pantoufles des talibans, et sont plutôt contents. Les mentalités sont en train de changer dans ce sens–là », relate la journaliste.
Elle témoigne aussi d’une détérioration des relations familiales, certains frères se retournant désormais contre leurs mères et leurs sœurs. « L’ennemi est désormais à l’intérieur des foyers », commente-t-elle.
Au global, c’est un « effacement progressif professionnel, éducatif, judiciaire et social » de ces femmes qui est à l’œuvre, déplore Julie Couturier. La législation dite de la promotion de la vertu et de prévention du vice, publiée par les autorités talibanes en août 2024, a codifié et consolidé de nombreuses restrictions, notamment en matière de liberté de circulation, d’expression et de tenue vestimentaire des femmes. Elle encadre également leurs interactions avec les hommes et étend les pouvoirs de contrôle et de sanction de la police des mœurs.
Annick Cojean évoque par ailleurs des décrets « pas toujours signés par l’Imam et très mal rédigés ». Publié en mai 2026, le décret n° 18 relatif à la séparation judiciaire des époux a également suscité de vives inquiétudes. Alors qu’il restreint considérablement les possibilités de divorce pour les femmes, le texte « autorise le mariage des fillettes », souligne Julier Couturier.
Plutôt qu’un âge limite, « on comprend que c’est la puberté qui sert de référence pour marier les jeunes filles », développe Annick Cojean. « Une ligne presque cachée » prévoit ainsi que le silence des jeunes filles lors de leur mariage est considéré comme un accord pour celui-ci, y compris pour les mariages conclus avant leur puberté. « Ce n’est pas dit directement, mais on en déduit très clairement que le mariage avant la puberté est totalement autorisé », traduit la journaliste.
Le décret n° 12, adopté en janvier 2026, illustre également cette inégalité de traitement. « On ne dit pas que la violence est acceptée, mais tout est axé sur l’autorité. » Le texte prévoit qu’un mari ayant violemment frappé son épouse, au point de lui causer des blessures ou des ecchymoses, encourt une peine maximale de 15 jours de prison, à condition que les faits soient prouvés devant un juge. « Puis, quelques lignes plus loin, on lit que celui qui organise des combats d’animaux peut être puni de cinq mois de prison. L’échelle de valeurs est absolument terrifiante. Le droit est contre les femmes ! », martèle Annick Cojean.
Et l’emprise sur le quotidien des femmes se traduit jusque dans leurs déplacements. Selon les chiffres de l’ONU, la moitié des femmes afghanes interrogées ont indiqué ne quitter leur domicile qu’une à deux fois par mois.
Autant de mesures qui, de l’avis de Julie Couturier, « dessinent un système de domination, de violence, un crime contre l’humanité : l’apartheid de genre. Une notion encore en construction en droit international », précise-t-elle.
« Le crime d’apartheid existe, mais il s’agit d’un crime racial. Il y a une catégorie qui est la persécution fondée sur le genre, mais elle saisit des actes et non un système, il y a donc une opportunité d’introduire l’apartheid de genre » développe Raphaèle Thery, maîtresse de conférences, qui souligne néanmoins des freins de nature politique et juridique.
Pour faire reconnaître cette nouvelle qualification, il faudrait d’abord démontrer que le droit actuel ne permet pas de rendre compte de la situation. La notion de « persécution » ne suffit pas, selon l’enseignante-chercheuse, à traduire la réalité d’un système organisé de discriminations. Autre difficulté : la manière dont cette nouvelle notion pourrait être intégrée dans les textes juridiques.
Si le terme d’apartheid pourrait être élargi, à l’instar de celui de génocide, « à trop étendre les critères d’incrimination, certains Etats pourraient refuser de signer le traité », pointe la maitresse de conférences, prenant l’exemple des Etats-Unis et de son traitement de l’avortement.
La traduction du terme « genre » pose lui aussi problème, « car si dans sa version anglaise, le statut de Rome dirait “gender”, renvoyant à la notion de rôles socialement construits, en français on dirait “persécution sexiste”, notion qui renvoie davantage à quelque chose de plus biologique », analyse Raphaèle Thery. Bien que le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) avait retenu en 2022 une conception qui inclurait le genre, la commission du droit international y a pour sa part renoncé, estimant que des Etats pourraient là encore s’y opposer.
Autre difficulté soulevée : la ratification au traité de Rome. « Un amendement qui crée un nouveau crime n’est opposable qu’aux Etats parties qui l’ont accepté », souligne Raphaèle Thery. Or, en 2025, le régime Taliban a dit tenir pour nul l’adhésion de l’Afghanistan en 2003 au statut de Rome.
Subsiste aussi la question de l’effectivité du terme, et de la possibilité de le faire reconnaître à l’international comme un crime, puisque « la reconnaissance d’un crime ne saurait être que symbolique », défend Raphaèle Thery. Malgré les obstacles, « l’apartheid de genre peut être conçu comme un crime contre l’humanité », insiste cette dernière. Une reconnaissance que souhaite également voir aboutir l’ambassadrice pour les droits de l’Homme Isabelle Rome.
En attendant, l’avocate Jessica Lescs revient sur l’adoption par la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) et la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) de trois décisions « fondamentales » venant davantage protéger les femmes afghanes.
Parmi elles, l’arrêt WS du 16 janvier 2024 de la CJUE, qui ancre la possibilité pour toutes les femmes victimes de violences de bénéficier d’une protection internationale puisqu’elles sont identifiées comme un groupe distinct à l’intérieur de leur société.
De son côté, dans sa décision du 11 juillet 2024, la CNDA a jugé que l’ensemble des femmes afghanes qui refusent de subir les mesures prises à leur encontre peuvent obtenir leur statut de réfugié, du fait de leur appartenance au groupe de femmes. Une reconnaissance qui ne garantit toutefois pas leur arrivée en France, les visas étant délivrés de manière « très sporadique », estime l’avocate.
Au-delà des voies de recours et des mécanismes de protection, la solidarité des professions juridiques joue également un rôle essentiel. Pour les avocat(e)s afghan(e)s contraintes à l’exil, le CNB a créé une Maison de l’avocat en exil, qui leur permet de poursuivre leur activité et les accompagne dans leurs démarches. Une façon de continuer à faire vivre leur engagement pour le droit, malgré l’éloignement.
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Journaliste droit, justice et entreprise, avec une appétence pour les cold cases et le droit des animaux
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