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Pour sa première rentrée en tant que bâtonnier, Thierry Voitellier a dressé un réquisitoire contre les atteintes aux libertés. Il a appelé la profession à ne pas rester silencieux face à un nouvel « obscurantisme ».

La rentrée du barreau de Versailles, vendredi 25 septembre, était la première du bâtonnier Thierry Voitellier et de la vice-bâtonnière Natacha Marest-Chavenon, élus en juin 2025 et en fonction depuis le 1er janvier. Elle s’est articulée autour d’un fil rouge : la liberté.
Le bâtonnier l’a martelé tout au long de son discours : sans liberté, « aucun changement n’est possible » ; « tout est immobile, statique, figé et froid. Sans liberté, il n’y a pas d’évolution possible, pas de changement, pas d’avenir, pas d’espoir. » Or, celle-ci est notamment menacée par l’inflation normative, a-t-il pointé.
L’avocat a listé « 268 000 décrets, 73 codes, 40 à 50 nouvelles lois par an », rappelant que Napoléon s’inquiétait déjà, il y a deux siècles, d’un droit si foisonnant que personne n’était à l’abri d’une condamnation. Une normalisation « à outrance » jusqu’aux panneaux routiers, dont les 25 millions répartis sur le territoire sont déclinés en 600 modèles, pour 1,3 million de kilomètres de routes.
Thierry Voitellier s’est surtout attardé sur les lois spéciales qui, depuis la première loi antiterroriste du 9 septembre 1986, se sont multipliées contre le narcotrafic, la criminalité organisée, le hooliganisme ou la délinquance routière. Dernière en date : la loi du 23 juillet 2026 sur la justice criminelle et le respect des victimes.
Et déjà un prochain texte d’envergure est en approche, sur un autre sujet cette fois, avec le projet de loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles, en cours d’examen au Parlement. « Ces lois créent une instabilité, une complexité juridique qui est nuisible aux citoyens, nuisible aux services d’enquête, a-t-il dénoncé. Elles conduisent à une surveillance de la société par des algorithmes, des géolocalisations, des écoutes, des caméras. »
Moins de vie privée donc, également au niveau financier. Au nom de la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme, « vous êtes surveillés par votre banquier, votre notaire, votre assureur », et « même votre avocat dans certaines circonstances », a regretté Thierry Voitellier.
Avec la facturation électronique, les factures des avocats sont désormais transmises à Bercy. De quoi le faire s’interroger : « Faut-il que l’administration sache qu’un fonctionnaire consulte un avocat en droit de la fonction publique, ou qu’une personnalité politique s’adresse à un spécialiste du droit de la famille ? »
Et les menaces ne viennent pas seulement de l’État. Thierry Voitellier en veut pour preuve les géants du numérique, qui ont accès à nos données, et l’intelligence artificielle, qui « enregistre et analyse tout ce qu’elle traite en incitant à ne plus penser par soi-même ». Il s’inquiète tout autant d’un recul de la tolérance.
Le bâtonnier a également constaté un recul du respect de la présomption d’innocence, et relevé qu’une « femme politique de premier plan » avait opposé à la présomption d’innocence « une présomption de vérité des femmes qui parlent », en référence à des mots de Ségolène Royal, candidate à la primaire socialiste, qui se prononçait sur la réintégration de Philippe Brun, exclu du scrutin à la suite d’accusations de violences physiques et de harcèlement, qu’il conteste.
« De plus en plus de personnes veulent se faire justicier à la place du juge », a-t-il regretté, évoquant des artistes empêchés de se produire avant même d’avoir été jugés, une allusion aux mobilisations féministes et aux oppositions de maires qui ont conduit Patrick Bruel à annuler sa tournée début septembre.
Le bâtonnier a par ailleurs mis en garde contre les risques qui pèsent sur l’indépendance de la justice. Un acquis « remis en cause alors qu’il s’agit d’une liberté fondamentale nécessaire pour une bonne justice ». Le juge français de la Cour pénal internationale Nicolas Guillou a fait les frais de cette remise en cause en subissant des sanctions de la part des États-Unis, a-t-il rappelé.
De plus en plus de magistrats sont également placés sous protection policière, et les avocats ne sont pas épargnés : le nombre d’avocats victimes de menaces liées strictement à l’exercice de leur fonction a doublé entre 2024 et 2025, selon le CNB, a-t-il dénoncé.
Face à ce constat, le déroulement de cette soirée à Versailles avait quelque chose de symbolique qui, de l’avis de Thierry Voitellier, faisait écho à la signature, en 1787 au Château, de l’édit de tolérance, qui avait ouvert l’état civil aux non-catholiques. Deux ans plus tard, c’est la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen avait été adoptée, à Versailles également.
En guise de clôture de son discours, le bâtonnier a invité l’assemblée à se mobiliser « pour défendre nos clients et la liberté ». « Face à cet obscurantisme qui remet en cause l’esprit des Lumières et ses atteintes aux libertés, nous ne pouvons rester silencieux. »
Les secrétaires de la Conférence font le procès du monde qui changeFidèles à la tradition, les trois secrétaires de la Conférence ont prononcé à l’occasion de cette rentrée des discours, celui d’un monde qui change. Et à chaque secrétaire son époque.Nicolas Chevallier, deuxième secrétaire, s’est vu confier le monde d’hier, et a fait comparaître un accusé « difficile à saisir » : le temps. Il a reproché l’érosion progressive de la démocratie et l’affaiblissement de la justice : « Une démocratie ne disparaît pas toujours en un jour. Elle peut s’éroder, peu à peu », a-t-il averti. L’avocat a rappelé que « l’indépendance de la justice n’est pas un privilège accordé au juge, mais une protection offerte aux citoyens ». « Nous nous habituons à ces reculs successifs. Une liberté paraît d’abord gênante, puis dangereuse. Enfin, sa disparition semble normale », a-t-il averti. Il a défendu une justice qui travaille sur un temps long : « Ce temps peut agacer, pourtant il protège. » Évoquant les mesures de sécurité et de surveillance adoptées face aux crises, il s’est interrogé : « Fallait-il laisser entrer durablement l’exception dans le droit commun ? » Il a également mis en garde contre un tribunal concurrent : les réseaux sociaux. Justine Mandin, première secrétaire, a pris la défense du présent, accusé « d’à peu près tout ». « Le présent mérite d’être défendu », a-t-elle plaidé. Elle a défendu les évolutions de la profession dans le temps, rappelant que Jeanne Chauvin, première femme avocate, avait prêté serment en 1900, sous les commentaires de la presse sur sa robe, et que seules 18 femmes avaient rejoint la profession entre 1900 et 1917, alors qu’aujourd’hui elles représentent la majorité des avocats. Mais « il y a une différence entre être nombreuses dans une profession et être nombreuses là où se prennent les décisions », a-t-elle nuancé. Face à l’avenir, elle s’est aussi méfiée d’une justice déléguée aux algorithmes : « C’est maintenant que nous pouvons décider ce que nous voulons conserver, ce que nous devons transformer et ce que nous devons refuser. » À Aude Sany, troisième secrétaire, revenait enfin la défense du monde de demain. Elle a rappelé que la Terre, en 4,6 milliards d’années d’histoire, « n’a jamais enregistré une variation aussi rapide de la concentration du CO2 ». Elle a noté que l’Union européenne avait réduit de 40 % ses émissions depuis les premiers accords sur le climat de 1992, une évolution qui devrait se poursuivre à l’avenir. C’est « presque la moitié du chemin » vers la neutralité carbone, l’autre moitié restant à parcourir d’ici 2050. Certes, les engagements des États restent insuffisants pour contenir le réchauffement sous les deux degrés, « mais il est faux de dire que ces accords n’ont pas d’impact sur les émissions », a-t-elle défendu. Face à ces bouleversements, l’humanité a selon elle le choix entre deux voies : celle qui « s’accroche misérablement à ses habitudes », et celle qui, « marchant dans les pas des Grecs, se questionne sur ce qui est juste ». L’avocate a plaidé pour un humanisme « ouvert aux modulations de son temps ». |
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