Tribunal de Nanterre : « Vous protégez les pédophiles et envoyez les malades en prison ! »

CHRONIQUE JUDICIAIRE. Deux hommes, deux procès renvoyés pour expertise psychiatrique. Igor est pétrifié, mais malgré une violation délibérée de son contrôle judiciaire, il a le droit de son côté. Pour Meldine, déclaré irresponsable pénalement un an auparavant et qui paraissait confiant, les choses ne se passent pas comme prévu.


samedi 22 août à 17:556 min

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Le 31 juillet, Igor, sous les fenêtres du balcon de son ex-compagnon, a crié : « Soit tu descends deux minutes pour discuter, soit tu finis au cimetière », ce qui selon le parquet constitue des menaces de mort. Le président lui dit : « Aujourd’hui, vous avez de la chance de ne pas comparaître dans ce box », en désignant d’un geste de la tête le bocal vide à sa gauche.

Igor est pétrifié. Il a commis ces faits alors qu’il était sous contrôle judiciaire avec obligation de ne pas paraître au domicile de son ex-compagnon, car il doit être jugé pour des faits de harcèlement à l’encontre de ce dernier. A l’issue de sa garde à vue, le juge des libertés et de la détention, contre l’avis du parquet qui avait requis son placement en détention provisoire, l’a laissé sous contrôle judiciaire. Ce lundi 3 août, ce petit homme malingre et tremblant, né en Ukraine en 2001, doit être jugé pour ces deux séries de faits, et il a l’air terrorisé.

Hélas, déplore le président, son procès doit être renvoyé en raison d’un expert psychiatre qui ne l’a pas encore expertisé. Il faut donc décider s’il doit partir ou non en détention provisoire. Une nouvelle épreuve pour Igor. « Vous avez quelque chose à dire sur les mesures de sûreté ?

-Je préfère garder le contrôle judiciaire », répond-t-il timidement.

« Pourquoi certains vont en prison, et d’autres non ? »

Le procureur tonne : « Pourquoi certains vont en prison, et d’autres non ? »

Il annonce vouloir corriger cette anomalie, et demande au tribunal d’envoyer Igor attendre son procès en prison.

Les yeux fermés, les poings serrés et semblant psalmodier des prières, Igor entend son avocat plaider ; ce dernier désigne son client des deux mains, tel un plaideur dans une gravure de Daumier : « Vous voyez dans quel état est Monsieur ? » S’il a été récemment la victime d’un licenciement économique, c’est un homme qui travaille, vit désormais chez ses parents et dont le casier est vierge.

Après la suspension, le président prend tout son temps pour annoncer à Igor la décision prise par le tribunal. Tandis qu’il détaille le raisonnement juridique, les jambes d’Igor flageolent, les gouttes de sueur perlent. Le président explique qu’une jurisprudence de la Cour de cassation lui interdit de prendre une décision différente de celle du juge des libertés et de la détention si aucune charge nouvelle ne pèse sur lui, ou si la situation n’a pas évolué.

 Finalement, le risque qu’Igor finisse en détention à l’issue de cette audience était nul. Il ne risquait rien. Igor, liquéfié, ramasse sa sacoche et s’en va, courbé, loin de cette salle d’audience.

« J’ai rencontré 11 psychiatres différents »

C’est Meldine, 26 ans, qui prend sa place. La situation est proche : il a violé une interdiction de contact découlant d’une décision judiciaire, son procès doit être renvoyé en attente d’une expertise, le 1er août, un JLD a décidé de son placement sous contrôle judiciaire.

Le profil de Meldine, cependant, diffère en tout point, et sa situation pénale n’est pas banale.

Le 2 juillet 2025, la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Versailles, dont dépend Nanterre, le déclare irresponsable dans une affaire de menaces de mort, d’appels malveillants, de destruction par un moyen dangereux. Il est hospitalisé sous contrainte à sa sortie de détention (il purgeait une peine dans une autre affaire), en octobre, et ne sort de l’hôpital qu’en mars 2026.

Fin juillet, il entre en contact avec les victimes, alors que la même décision qui le déclarait irresponsable le lui interdisait – une décision qui, soit dit en passant, le déclare irresponsable mais lui inflige une sanction pénale. C’est pour ces faits que Meldine comparaît ce jour.

Le problème, c’est que le tribunal ne dispose pas de la décision d’irresponsabilité, ni de l’expertise sur laquelle cette décision a été fondée. « Le tribunal ne sait pas pourquoi vous avez été irresponsable », c’est pourquoi il est décidé de renvoyer le procès pour que Meldine soit expertisé par un psychiatre.

Ce dernier le concède : il aurait bien aimé être jugé ce jour. « J’ai rencontré 11 psychiatres différents qui ont tous diagnostiqué une paranoïa schizophrénique. Je suis suivi, je sais de quoi je souffre, j’ai un traitement adapté.

Mais la question est de savoir si cette maladie a des conséquences sur votre responsabilité pénale », rétorque le président. Du moins, dans ce cas d’espèce.

Le casier de Meldine, au contraire de celui d’Igor, n’est pas vierge : neuf condamnations qui débutent au tribunal pour enfant et qui se terminent par cette irresponsabilité pénale déclarée en 2025. Il a arrêté l’école en seconde, a exercé des emplois tels que manutentionnaire, plongeur, livreur, et attend désormais qu’on lui octroie le statut d’adulte handicapé. Sa plus longue peine : quatre ans, dont deux ans avec sursis. « Que fait-il pour gérer sa maladie ? », se demande le président, qui constate qu’il a enfreint une décision malgré son traitement. « Je vais partir au Maroc chez mes grands-parents, le 7 août, sur conseil de mon psy.

-Vous avez les billets ? »

Une femme du public se lève ; c’est sa mère, qui tend son téléphone pour qu’il soit constaté qu’un billet a été réservé. « Et le retour ?

-Je le prendrai sur place, j’ai le temps, je compte rester plusieurs mois. »

Il ajoute qu’un environnement calme et bienveillant lui permettra de retrouver la sérénité dont il a tant besoin pour affronter ses démons, dixit son psychiatre, répète-t-il. Le président semble acquiescer ; en tout cas, rien ne semble préfigurer la décision qu’il va annoncer. L’avocate, qui regrette que pénal et médical soit ainsi entremêlés, ne voit rien venir.

Après une assez longue suspension, Meldine revient à la barre. Au fond de la salle, deux policiers ont pris place. Comme pour Igor, le président prend son temps pour dérouler le raisonnement juridique ayant abouti à la décision du tribunal. Le prévenu attend, une main dans le dos.

« Le tribunal, dit le juge, a considéré que vous ne présentiez pas les garanties de représentation, et décide votre placement en détention » en attendant l’audience qui se tiendra en octobre. Le juge explique que le voyage au Maroc et l’absence de billet retour sont la preuve que Meldine souhaitait se soustraire à son procès, et quand il entend cela, le jeune homme est bouche bée.

Le tribunal a donc interprété un élément de personnalité démontrant une intention de se soigner en une intention de fuir (qu’il aurait naïvement exposée à ses juges) et a considéré que cet élément nouveau porté à sa connaissance était de nature à modifier la situation telle que présentée au JLD quelques jours plus tôt. Les policiers encadrent Meldine et lui passent les menottes dans le dos, le jeune homme est livide et mou, le regard tourné vers l’intérieur, tandis que son avocate, le visage fermé, lui murmure quelques mots à l’oreille.

Au fond de la salle, sa mère se lève, folle de rage, et hurle qu’il n’avait pas l’intention de fuir, qu’il fallait être plus clair et que son fils ne serait même pas parti s’il avait su qu’une telle décision en découlerait, que s’il a fait état de ce projet, c’était pour montrer qu’il se prenait en main. Pour aller mieux, et ne pas réitérer les faits. Elle a l’impression qu’il a été piégé. Avant que la porte ne se referme sur elle, elle a le temps de crier : « Vous protégez les pédophiles et envoyez les malades en prison ! »

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