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INTERVIEW. Divorcer, c’est souvent devoir naviguer entre plusieurs professionnels tout en traversant une période de forte vulnérabilité. Pour aider les personnes en instance de séparation à s’y retrouver, l’avocate Nolwenn Leroux a imaginé N Care, une application conçue comme un « compagnon de poche ». Son ambition : réunir en un même lieu les conseils d’une douzaine d’experts – avocats, notaires, psychologue ou encore banquier – afin d’apporter des repères juridiques, pratiques et humains à chaque étape du parcours. Le tout dans un espace où chacun peut poser ses questions, même les plus sensibles, sans avoir à « perdre la face ».

JSS : Les gens arrivent-ils « mal préparés » à leur séparation ou à leur divorce quand ils viennent voir un avocat ? Quel aspect ont-ils généralement le moins anticipé ?
Nolwenn Leroux : A vrai dire, on ne se prépare pas à une séparation ou à un divorce, on le prend en pleine figure. Cela dit, il vaut mieux arriver non préparé(e) que mal préparé(e), en ayant fait ses recherches seul(e). La réalité n’est pas toujours très drôle à regarder en face, mais autant le faire au bon endroit avec le bon professionnel.
Malgré tout, lorsque des personnes viennent voir un avocat dans le cadre d’un divorce, c’est souvent à cette occasion qu’elles découvrent les règles de fonctionnement du régime matrimonial qui régissait leurs biens – et surtout, elles réalisent qu’elles n’ont pas forcément fait les bons choix, le tout dans un moment de crise.
On est quand même des oiseaux de mauvais augure, nous les avocats. Il faut bien comprendre que pour nos clients, la plupart du temps, lorsque la décision de se séparer est prise, tout s’écroule. Ils se demandent alors comment sauver autant que possible ce qu’ils ont construit, et durant cette première consultation avec leur avocat, ils découvrent que ça va être très compliqué ; pire que ce qu’ils avaient pu projeter.
Ils se rendent compte qu’avec tel régime, il va se passer ceci et cela, que telle chose ne sera pas possible, telle autre non plus, et ça, c’est terrible.
Avec l’expérience, je constate qu’au moment du mariage et même du PACS, il y a une sorte de déni. On a peur de « gâcher la fête », et on évite de se projeter sur d’éventuelles difficultés, de demander conseil à son notaire. Le fait est qu’il y a plein de contrats de mariage différents, et le contrat par défaut dans un mariage (communauté réduite aux acquêts) n’est pas forcément adapté. Mieux vaut se renseigner.
JSS : Le premier entretien avec un avocat, c’est aussi le moment où l’on réalise qu’il n’est pas omnipotent…
N.L. : Exactement. Malheureusement, en tant qu’avocats, on n’est pas magiciens : on ne peut pas détricoter et retricoter. C’est pour cette raison qu’il est important à mon sens de faire l’effort de s’intéresser véritablement à ce dans quoi on va « mettre les pieds » en amont de son engagement, car c’est justement l’essence même de l’engagement.
Par ailleurs, on n’est pas non plus compétents sur tous les aspects. Ça aussi, c’est une grosse désillusion et un désemparement pour nos clients. Imaginez : ils ont pris leur courage à deux mains pour consulter un avocat, cela « acte » la séparation, qui devient concrète. Quand ils arrivent dans son bureau, ils déversent ce qui leur est arrivé, leurs peurs, leurs inquiétudes, et quand ils ont fini, l’avocat leur dit : ah mais malheureusement, moi je ne m’occupe pas de ces aspects-là, tout ce qui est émotionnel, psy, crédit immobilier, banque, impôts etc. ce n’est pas mon rôle. On en parlera mais je ne gèrerai pas.

« Les gens viennent nous voir quand ils traversent une tempête : nous on aimerait qu’ils nous consultent plus régulièrement ; les crises seraient moins lourdes ».
Nolwenn Leroux, avocate en droit de la famille et créatrice de l’application N Care
C’est un atterrissage douloureux pour ces personnes : elles pensaient avoir fait le plus gros, mais il y a tout un pan de leurs préoccupations qui ne vont pas pouvoir trouver de solution dans ce bureau, elles se rendent compte que l’avocat ne va pouvoir régler qu’une partie de leurs problèmes.
Il y a une sorte de discordance entre les attentes imaginaires qu’elles avaient et la réalité. Le fait que tout soit « saucissonné » entre différents professionnels complique évidemment les choses. Ensuite, l’avocat leur demande tout un tas de documents, et là c’est souvent la deuxième douche froide, car on leur demande énormément de choses et on met tout à plat.
JSS : Face à la détresse de son client, comment rester dans son rôle d’avocat(e) ?
N.L. : On est souvent sollicités sur quoi dire, comment écrire un texto à son (futur ex) conjoint… La frontière est parfois fine, et pas très saine. L’émotionnel est inévitable, on le sait, mais il vient mettre des attentes au mauvais endroit.
Face à ça, l’avocat doit être clair : moi, j’explique. J’accueille ce que la personne ressent, je lui explique que l’on va travailler sur ce qui est important pour elle par rapport à son dossier, mais que je ne vais pas pouvoir l’aider sur le reste, car je ne suis pas qualifiée pour le faire.
Un avocat – qui plus est en droit de la famille – a toujours la volonté de faire plus, mais il faut trouver la bonne limite : à quel moment on est dans notre rôle, à quel moment on ne l’est plus. Humain, accueillant, empathique : oui ; mais on ne peut pas s’improviser psychologue, par exemple. C’est la limite. A mon sens, il est indispensable de poser ce cadre au départ pour jeter les bases d’une relation équilibrée avec son client.
JSS : C’est justement pour mieux coordonner l’accompagnement des personnes en instance de divorce que vous avez lancé l’application N Care, afin de répondre à leurs interrogations en parallèle des rendez-vous. Quand avez-vous eu le déclic ?
N.L. : C’est l’accumulation de tout ce que j’ai observé qui m’a décidée. Cela faisait longtemps que je réfléchissais à la façon de mieux accompagner à travers le divorce. J’avais déjà été formée sur les modes amiables, et sur tout ce qui peut apporter de la qualité dans mon travail. Mais il y avait une pièce manquante qui m’interpellait.
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J’étais aussi arrivée au bout de 20 ans à un stade de saturation où mon quotidien me pesait car je baignais beaucoup dans le conflit des gens. Avec l’amiable, on désamorce beaucoup, on porte. J’étais usée, j’avais besoin de faire un pas de côté. Un bilan de compétences m’a confirmé que j’aimais profondément ce que je faisais mais que j’avais besoin de faire autre chose à côté.
Depuis 2016, les avocats peuvent développer des activités « connexes et accessoires » : je me suis dit : super, faisons ça, créons quelque chose où je puisse mettre à profit ma vision de l’accès au droit et de l’accompagnement des clients.
JSS : De quels autres experts vous êtes-vous entourée pour mener à bien votre projet ? Quel a été le processus ?
N.L. : Au début, mes idées partaient un peu dans tous les sens. Pour cadrer le projet, j’ai été aidée par un cabinet de conseil, le même que celui qui m’avait accompagnée quand j’avais lancé mon média, qui a aujourd’hui du succès sur TikTok, et qui m’a permis de constater que les gens « consomment » du droit sur internet et les réseaux sociaux.
Au final, cette app, je l’avais depuis longtemps en tête, même si ce n’était pas très clair. Trouver des bêta testeurs s’est avéré compliqué, c’est un constat partagé avec d’autres créateurs d’apps, mais j’ai eu la chance de travailler avec d’anciens clients pour comprendre les attentes. Cela nous a donné de la matière pour savoir comment penser le produit, même si j’ai réalisé que le passage entre l’idée et sa concrétisation n’était pas évident. Il peut y avoir un fossé entre ce que l’on veut et ce qu’il est possible de faire.
Je me suis aussi entourée de 11 professionnels pour la rédaction des contenus : une autre avocate, quatre notaires, trois psychologues, un ex-banquier courtier en crédit, un agent immobilier et une ancienne directrice d’école, pour que tous les volets soient présents. Le divorce nécessite un regard interprofessionnel à 360°, un collectif autour des gens.
Je précise que ce n’est pas parce que les avocats ont le droit d’exercer une activité « connexe et accessoire » qu’ils peuvent faire n’importe quoi : j’ai dû faire valider le projet par l’Ordre, qui valide les statuts, contrôle que les règles de la déontologie soient appliquées et vérifie que vous « mangiez » pas dans la gamelle des avocats, en quelque sorte.
Le premier jet de l’app est sorti en octobre 2025, mais comme je réalisais la première tranche de ma levée de fonds, on l’a vraiment lancée début 2026. On a commencé à démarcher commercialement les entreprises, car on pense qu’elles gagneraient à s’intéresser au sujet, les séparations ayant des répercussions sur l’absentéisme et l’efficacité des salariés.
On a démarché aussi les avocats, pour qu’ils donnent de la valeur à leur service en offrant un an d’abonnement à l’app à leurs clients. Actuellement, on commence juste à approcher le grand public, mais c’est un petit saut dans le vide ! On vient par ailleurs tout juste de lancer une « V2 », à laquelle on a ajouté un tableau de bord pour que l’app soit conçue comme un compagnon de poche, encore plus pédagogique et clair.
JSS : L’un des prérequis était la personnalisation. Comment l’app fonctionne-t-elle concrètement ?
N.L. : Pour pouvoir proposer des contenus judicieux et adaptés, on pose à l’utilisateur quelques questions de base destinées à personnaliser son accompagnement : notamment, à quelle étape de la séparation il se trouve, s’il y a des biens et des enfants en commun. On lui demande aussi comment il se sent, il peut choisir parmi plusieurs émotions. Et on lui redemandera régulièrement lorsqu’il se connectera comment il se sent. Il peut aussi le changer de lui-même dans son tableau de bord.

En fonction de l’étape de la procédure et de son état émotionnel, le tableau de bord et les contenus s’actualisent. Il y a un panel d’« indispensables » : des articles, des vidéos, des infographies à consulter pour comprendre ce qui se passe à cette étape de sa séparation. Par exemple, à la veille d’une audience, comment les choses vont se dérouler, mais aussi comment décompresser juste après.
Il y a également d’autres contenus pour aller plus loin, quand la volonté d’approfondir, est là, que l’on peut filtrer avec uniquement du juridique/pratique, ou du famille/perso. Si vous avez dit que vous n’allez pas bien, on vous suggère des contenus adaptés pour comprendre ce qui vous arrive et faire face à cette épreuve.
Au total, l’app contient 280 contenus : c’est cette matière qu’utilise le chat bot pour répondre aux questions. Il se lance via un fil de conversation WhatsApp et permet à l’utilisateur de poser ses questions en langage naturel. C’est une IA, mais qui a interdiction de chercher des réponses ailleurs que dans notre base de données, pour garantir une réponse fiable. Le tout, bien sûr, avec un ton qui se veut rassurant. L’objectif est de faire retomber la bouffée d’angoisse. Mais si l’IA ne sait pas, elle n’invente pas, et dit qu’elle n’a pas trouvé la réponse.

L’app contient aussi un simulateur de pension alimentaire. La pertinence du résultat dépend de ce que l’on a mis dedans. Le calculateur est plus fiable que celui du ministère de la Justice, car il tient compte de paramètres précis, mais cela reste une méthode parmi d’autres, qui permet d’avoir une première vision avant l’étude approfondie et sur pièces qui sera faite par l’avocat.
Il existe aussi un simulateur de calendrier, par rapport aux périodes d’hébergement chez l’un ou l’autre des parents. Cet hébergement est souvent difficile à visualiser avant d’être mis en place : le calendrier permet de cocher ce qu’on a imaginé, et de voir comment cela se traduit sur un calendrier. Ce n’est évidemment pas définitif, c’est simplement une aide pour réaliser des simulations et mieux se projeter.
On devrait aussi avoir très prochainement un simulateur pour estimer la valeur de son bien immobilier.
JSS : Que peut apporter la technologie, qui a un côté a priori relativement « froid », dans un moment aussi intime ?
N.L. : J’ai voulu appeler cette app « N Care », car le « care », c’est la notion d’accompagnement. Est-ce que l’accompagnement peut passer par un outil numérique ? Quand on voit le temps que passent les gens devant leurs écrans, je pense qu’on peut sereinement affirmer que oui. Tout se passe en ligne désormais.
Je dirais même que, devant une app, un téléphone, on s’autorise plus de choses que ce que l’on fait socialement. On ne raconte pas tout à son avocat car on ne veut pas perdre la face.
Dans les cabinets, beaucoup de clients se censurent : ils n’ont pas envie de montrer ce qui est moche, même si les avocats ont l’habitude de soulever le tapis pour aller voir ce qui se trouve en-dessus et éviter de le découvrir au dernier moment. Se censurer, c’est aussi très masculin : pour des hommes qui sont plutôt de l’ « ancienne génération », s’autoriser à montrer qu’ils ne vont pas bien, c’est un échec.
L’app permet de se « lâcher » : l’utilisateur sait que l’IA ne le jugera pas. A mon sens, elle renforce aussi la qualité de la relation avec l’avocat. Quand le client voit son avocat, il sait qu’il est là pour apporter une plus-value.
JSS : Sur N Care, les utilisateurs sont notamment rassurés par la mention « vos données restent confidentielles ». Comment cette sécurité est-elle garantie ? Pourquoi était-ce important de rassurer à ce sujet ?
N.L. : Il me semblait essentiel que les données soient hébergées en Europe, que le chat bot ait accès à des informations anonymisées – il sait juste que la personne est un homme ou une femme, a des enfants ou non, un bien immobilier ou non, et à quelle étape de sa séparation elle en est.
Ça n’a l’air de rien, mais c’est le B.A-ba. Je voulais faire les choses correctement. L’utilisation des données est une préoccupation qui revient souvent chez les gens, même si, paradoxalement, énormément de données sont exposées sans trop de précautions sur Chat GPT, pour ne citer que lui.
JSS : Il y a un essai gratuit mais ensuite l’application est payante. Comment avez-vous calculé le coût que les personnes seraient prêtes à investir sans que ce soit rédhibitoire ?
N.L. : On a regardé ce que les applications d’accompagnement diverses et variées facturaient : on est dans la même gamme. Je voulais qu’elle reste accessible au plus grand nombre.
JSS : Après plus de vingt ans de pratique, comment avez-vous vu évoluer le rôle de l’avocat en droit de la famille ?
N.L. : Il n’a plus rien à voir ! J’ai prêté serment en 2004. A l’époque, la majorité des avocats plaidaient exclusivement– c’était aussi l’image qui nous collait à la peau. Aujourd’hui, les pratiques ont bien changé et les représentations aussi.
Le droit de la famille a connu de nombreuses réformes, on nous a demandé d’investir les modes amiables, et on a pris ce virage. On a développé des soft skills pour mieux accompagner nos clients. Le législateur nous a aussi donné de plus en plus de place pour désengorger les tribunaux avec la consécration du divorce par consentement mutuel, qui a impliqué qu’on se forme davantage et mieux.
Aujourd’hui, l’avocat en droit de la famille est un avocat complet, bon sur le fond, et surtout il n’est plus du tout uniquement axé sur le judiciaire. Il y a en tout cas des avocats aux profils très différents avec des spécialités propres.
J’ai l’impression que les gens ont bien compris la complexité de la matière dont on a à traiter, notamment sur le volet patrimonial, et que le regard sur nous a changé. Je pense vraiment que les avocats en droit de la famille ont gagné leurs lettres de noblesse !
JSS : Le divorce par consentement mutuel a 10 ans. Qu’est-ce que cela a changé ? Et dans votre pratique ?
N.L. : Pour ma part, j’avais déjà pris ce virage avant la réforme. Les dossiers de divorce étaient déjà à 80 % amiables au cabinet. La réforme m’a fait un peu peur sur la façon dont ça allait se passer, je craignais que ce soit un échec et que cela joue en défaveur de ce mode-là. Aujourd’hui, environ 50 % des divorces sont gérés à l’amiable, et force est de constater que tout se passe plutôt bien !
Il faut quand même souligner que le divorce par consentement mutuel implique que les deux parties soient d’accord pour le faire – a minima qu’elles regardent dans la même direction -, et cela nécessite de l’engagement, non seulement de la part des parties, mais aussi des avocats. C’est un divorce réellement « gourmand » en énergie, où vous mettez les mains dans le cambouis pour faire avancer les choses. Le divorce judiciaire, lui, passe principalement par les écritures.
Mais parfois il faut transiter par le judiciaire pour mettre les pendules à l’heure. Ce peut être un passage obligé dans la négociation. Quand je tâte le terrain, et que je constate une « fausse » volonté d’un côté et/ou de l’autre, on peut passer par le judiciaire : cela permet de poser un cadre, avant de se remettre autour d’une table.
JSS : La prévention des conflits familiaux est-elle aujourd’hui suffisamment intégrée dans la pratique des avocats ?
N.L. : Je fais partie de plusieurs associations dont l’Institut du droit de la famille et du patrimoine (IDFP), et on travaille sur l’avocat conseil de famille, qui a vocation à travailler hors conflit.
Les gens viennent nous voir quand ils traversent une tempête : nous on aimerait qu’ils nous consultent plus régulièrement au cours de leur vie, et pas seulement quand ça ne va pas. Les crises seraient moins lourdes. On essaie de faire évoluer les mentalités, mais aussi de former nos confrères sur cette question-là. Les choses vont bouger, je suis optimiste !
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