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Fin 2023, un changement de doctrine de la Cour nationale du droit d’asile vis-à-vis d’Haïti a conduit à une pluie de demandes de réexamen de la part de ressortissants installés en Guyane. Un afflux soudain de dossiers qui a fait exploser les délais de traitement d’un État débordé.

La file d’attente s’étire sous les trombes d’eau de la saison des pluies, début mai. Ils sont des dizaines à patienter, trempés, devant la Structure de premier accueil de demandeurs d’asile (Spada) de Cayenne, en Guyane, gérée par la Croix-Rouge. L’endroit est un passage obligé avant de s’enregistrer à la préfecture. « Je suis en Guyane depuis dix ans, je viens pour une nouvelle demande mais je sais que le chemin sera encore très long », explique Marie-France.
Cette Haïtienne, mère de deux enfants, devra en effet attendre plusieurs mois avant d’obtenir un rendez-vous au guichet unique pour demandeurs d’asile (Guda) de la préfecture. La loi prévoit pourtant que le délai entre le Spada et le Guda ne doit pas excéder trois jours (dix en cas d’afflux particulier de demandes). Début 2026, il fallait compter plus de cinq mois. Au 1er janvier 2025, c’était même 21 mois.
Depuis plus de deux ans et demi en Guyane, la vie et la gestion des demandeurs d’asile livrent en fait le récit d’une administration française débordée. Le tournant remonte à une décision du 5 décembre 2023 de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA). Celle-ci établit que dans l’Ouest de la république d’Haïti, en proie à une violence généralisée et miné par une guerre des gangs, l’Etat, failli, ne peut pas assurer la sécurité de sa population. Un changement de doctrine majeur, puisqu’il implique que la France considère désormais tout ressortissant de cette région éligible à la protection subsidiaire – l’un des deux régimes de l’asile avec le statut de réfugié.
Depuis, en Guyane, l’information se transmet au sein d’une diaspora haïtienne nombreuse et ancienne. La plupart ont été déboutés une première fois à leur arrivée sur le territoire, mais les aspirants à l’asile déposent une demande de réexamen au motif que la situation a évolué. Sans arrivée massive d’étrangers, l’administration se retrouve donc malgré tout face à un flot de nouveaux dossiers. En 2024, la Spada a reçu 21 000 personnes dont 18 500 Haïtiens. L’année précédente, elle avait traité moins de 7 000 dossiers.
De l’aveu même des cadres de la Spada au début de la crise, l’agence a été dépassée. Du côté de la préfecture non plus, les moyens n’étaient pas suffisants. Les services de l’État – comme la Spada – n’ont pas souhaité répondre au JSS, mais plusieurs sources confirment un ajustement des effectifs pour accélérer la prise en charge.
Pour les associations qui accompagnent les demandeurs, ces renforts ont été tardifs et témoignent d’un manque de préparation de l’État. « Le changement de doctrine de la CNDA était prévisible, tout comme les demandes de réexamen par la suite, mais cela n’a pas été anticipé », estime Mathieu Tetrel, président du groupe local de la Cimade. Le député Davy Rimane, qui siège dans le groupe Gauche démocrate et républicaine avec d’autres députés ultramarins, abonde : « L’État savait que ce changement allait arriver mais n’a rien préparé pour le supporter. »
L’explosion des délais bien au-delà du cadre légal a des conséquences concrètes sur la vie des demandeurs. Sans un passage à la Spada et au Guda, pas d’attestation de demande d’asile, donc une précarité administrative qui demeure, et surtout pas de possibilité d’accéder aux conditions matérielles d’accueil (CMA). Ce dispositif permet en théorie de trouver une solution d’hébergement et ouvre certains droits comme la domiciliation, l’allocation pour demandeurs d’asile… « Je vends quelques fruits et légumes pour gagner un peu d’argent mais je ne reçois aucune aide, assure Marie-France en attendant son rendez-vous à la Spada. Après la préfecture, cela changera peut-être… »
L’importance concrète de ces étapes administratives justifie que la loi limite l’intervalle entre les rendez-vous. Et que la justice réagisse en cas de manquement. Plusieurs recours ont été déposés devant les tribunaux administratifs, qui ont peu à peu établi une jurisprudence estimant que le droit d’asile était affecté quand le délai dépassait 500 jours. Un recadrage a minima quand la loi prévoit normalement trois jours.
Le Conseil d’État s’est également montré conciliant. Dans deux ordonnances en février 2025 puis février 2026, la haute juridiction administrative a considéré qu’avec les efforts de l’État pour améliorer la situation et raccourcir les délais, « il n’apparaît pas que le comportement de l’administration serait de nature à révéler une méconnaissance manifeste des exigences qui découlent du droit d’asile ».
Loin de revenir dans les limites attendues, les délais sont néanmoins en baisse. Au début de l’été, un demandeur devait patienter environ trois mois pour obtenir un rendez-vous au Guda. Mais l’effort lié à la vague de demandes de réexamen se porte aujourd’hui surtout sur l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), qui statue sur l’attribution de la protection. Ses agents doivent gérer le stock de dossiers accumulés ces derniers mois. En 2024 et 2025, l’Office a traité environ 8 700 dossiers – soit 2 000 de plus qu’en 2023 -, déposés respectivement par 73 % et 60 % d’Haïtiens. Pour ces derniers, le taux de protection dépasse les 80 %, indique l’Ofpra.
Un haut niveau d’activité qui devrait se maintenir dans les chiffres de 2026, d’autant que l’Office a adapté ses moyens. De nouveaux locaux ont été inaugurés et les équipes sur place sont renforcées par des fonctionnaires en missions temporaires, longues de plusieurs mois ou courtes, pendant deux semaines. Des entretiens en visioconférence se tiennent également depuis le siège de Fontenay-sous-Bois, dans le Val-de-Marne, avec les limites que pose le décalage horaire.
Pour encourager la sortie de crise, un schéma régional d’accueil des demandeurs d’asile et d’intégration des réfugiés a aussi été publié par la préfecture en mars 2025. Cette première pour un territoire d’Outre-mer, fruit de discussions avec les administrations, les collectivités et les associations, doit structurer l’accompagnement des demandeurs et améliorer les conditions de prise en charge. « Cela ne résout pas tout mais donne de la visibilité à tous les acteurs« , reconnaît Mathieu Tetrel de la Cimade.
Pour autant, même si le plus dur de la vague semble passé pour les services de l’État, le quotidien des personnes étrangères demeure le plus souvent associé à une extrême précarité en Guyane. « Cela fait des années que nous réclamons un centre d’accueil (Cada) pour offrir des places d’hébergement mais le sujet est au point mort », prend pour exemple le député Davy Rimane. Illustration de ce problème, les bidonvilles d’ampleur qui s’étendent en périphérie de Cayenne. « J’habite depuis plusieurs années dans un campement à l’est de la ville, je n’ai jamais eu d’autres possibilités », témoigne ainsi Marie-France. Comme elle, plusieurs milliers de personnes, dont certaines en situation régulière, vivraient aujourd’hui dans ces quartiers informels.
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