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Dans les affaires de violences sexuelles, les conséquences du psychotraumatisme restent difficiles à objectiver. Mais les neurosciences permettent de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre dans le cerveau. Parmi les outils étudiés, l’IRM ouvre des perspectives, bien que son utilité demeure pour l’instant discutée.

Le 21 septembre dernier, la CIIVISE réagissait à l’examen par l’Assemblée nationale de la proposition de loi « intégrale » contre les violences sexistes et sexuelles, et tout particulièrement à son article 55. Bien que ce dernier consacre un parcours coordonné du psychotraumatisme pris en charge par l’Assurance maladie, la CIIVISE lui reproche en effet de ne pas prendre en considération les adultes victimes dans leur enfance.
Ce commentaire intervient dans une période de médiatisation croissante de l’inceste. A l’occasion de son rapport rendu en juillet 2026, la commission d’enquête parlementaire sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales s’est également penchée sur la question de leurs conséquences. Parmi les experts interrogés, Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie, évoquait à ce titre le potentiel de l’imagerie cérébrale comme « outil de détection », qu’elle développait déjà dans un mémoire en 2024.
La commission de juillet 2026 met en avant le changement de paradigme qui s’opère actuellement dans la manière d’appréhender l’inceste, à travers, notamment, une prise en compte plus aboutie de la parole de l’enfant. Plus largement, cette évolution conduit à mieux prendre en compte les effets du traumatisme sur le corps et le cerveau des victimes. Elle permet notamment de mieux comprendre les mécanismes biologiques à l’œuvre dans le psychotraumatisme.
Dans le cadre d’une agression sexuelle, le cerveau, confronté à une menace extrême, peut en effet enclencher une réponse neurophysiologique loin d’être anodine. En première ligne, l’amygdale (la structure qui gère la peur) et l’insula (celle qui gère la douleur) deviennent hyperactives. Les deux s’activent à la moindre alerte, comme si la personne était constamment en danger de mort.
Indispensable à la mémoire et l’apprentissage, l’hippocampe « code » quant à lui l’environnement auquel la personne se confronte quotidiennement. En situation de stress intense, sa capacité à contextualiser un souvenir peut être affectée. En bout de chaîne, le cortex préfrontal, qui participe normalement à l’évaluation et à la régulation du cerveau, se voit également bousculé.
Wissam El-Hage, psychiatre au CHRU de Tours et responsable du CRP[1] du Centre-Val-de-Loire, complète : « Des études récentes ont montré qu’au-delà des modifications purement régionales, ce sont les voies de communication entre elles – ce que l’on appelle la connectivité – qui sont modifiées. On pourrait le comparer à une autoroute qui serait abimée. » En influençant directement les capacités cognitives, le psychotraumatisme démontre la force de son impact. Mais ce dernier peut-il réellement constituer une preuve tangible d’une agression sexuelle ?
Lors de son audition devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, Angélique Jeannot, membre du bureau de l’association Je te crois, je te protège et ancienne victime, défendait l’intérêt de l’imagerie médicale, et plus précisément de l’IRM, dans la compréhension des conséquences du psychotraumatisme. « J’en ai une devant moi qui montre, noir sur blanc, l’absence d’hypophyse. L’hypophyse n’est plus là. C’est dommage, parce que c’est ce qui régit le traitement des émotions et régule les hormones. On peut s’interroger. On voit également une atrophie du sous-cortical et du cortex préfrontal ». Elle précise que le patient concerné n’est pas malade et qu’il n’a pas subi d’accident.
Wissam El-Hage rejoint d’abord son constat sur un point. Selon lui, les études d’imagerie mettent bien en évidence – et ce, de façon répétée – des modifications : « [Celles] dans les réseaux de la peur et de la mémoire sont effectivement visibles, à travers notamment l’effet d’hyperactivité ». Le spécialiste avance également la possibilité d’observer des critères morphologiques. « Du point de vue purement fonctionnel, c’est la même chose qu’un muscle. Plus une région est dense, volumineuse ou épaisse, plus cela témoigne d’un état favorable, voire optimal. A contrario, sous l’effet du stress chronique, l’hippocampe et le cortex préfrontal apparaissent à l’image comme réduits au niveau de leur densité ».
Chercheuse au CNRS, docteure en neurosciences et psychologue, Stéphanie Khalfa identifie quant à elle des réductions directes de la densité de la matière grise – en somme, moins de connexions neuronales.
Si cette lecture de l’imagerie semble à priori limpide, elle se confronte pourtant à des cas particuliers qui viennent nuancer cette interprétation. Dans le cas d’un inceste par exemple, l’âge de l’individu est un facteur à prendre en compte. Car si l’on observe bien des altérations et des réductions de certaines régions cérébrales chez l’enfant, son cerveau reste en développement.
Un scénario qui trouve également des conséquences à l’échelle clinique, précise Stéphanie Khalfa. « On constatera des variations, notamment sur l’hippocampe. Ce qui explique qu’il y a des choses dont on ne peut pas se souvenir quand on est petit. L’amnésie traumatique peut en revanche exister ».
Dans le cas d’un psychotraumatisme, la spécialiste évoque même un mécanisme physiologique inverse, si la victime connaît un état de dissociation. « Certaines personnes vont être coupées de leurs émotions. Elles seront apathiques, presque sans affect. Ici, l’amygdale peut alors apparaître comme hypoactive et le cortex préfrontal hyperactif. L’hippocampe, quant à lui, n’est pas modifié ».
Au-delà de ces exceptions, la piste de l’IRM se limite à un problème que les spécialistes interrogés soulignent tous deux. « Les recherches qui ont été réalisées à ce jour comparent un groupe de personnes souffrant de stress post-traumatique à un autre groupe qui n’en présente pas les symptômes » explique Wissam El-Hage. En d’autres termes : à ce stade, les études seraient encore incapables d’identifier cet impact à l’échelle d’une seule personne.
Le médecin insiste aussi sur l’importance du lien de corrélation entre les images et les faits. « Le problème, c’est que l’IRM avant les faits de violence n’a pas été réalisée. Or, c’est le lien causal qui nourrit la preuve dans le monde judiciaire. Ici, on est dans des faisceaux d’arguments ». Pour conclure : « A ce jour, il n’existe pas encore d’outil diagnostic qui puisse apporter une preuve biologique dans le cadre du psychotraumatisme devant un tribunal ».
Il en est certain : l’expertise clinique « structurée » d’un spécialiste habitué à ses symptômes, « mesurée de façon objectif avec des référentiels psychopathologiques, historiques de psychanalyse, ou autres », demeure la méthode scientifique la plus pertinente en vue d’un usage judiciaire.
Partant du même diagnostic, Stéphanie Khalfa préconise plutôt « une concurrence des faits et des disciplines ». La chercheuse insiste par ailleurs sur l’apport des neurosciences globales, pour continuer de mieux accompagner les victimes, notamment pour les traitements. « Le principe de plasticité prouve que des symptômes sont résorbables. Cela ouvre la porte aux thérapies : quand on comprend les mécanismes dysfonctionnels, on peut agir derrière ».
Si la piste de l’IRM semble donc atteindre ses limites, Wissam El-Hage insiste néanmoins sur le manque d’outils et de moyens auxquels se confronte la recherche aujourd’hui. « Il n’y a pas de programme spécifique pour le TSPT[2]. Il ne suffit pas de faire des photographies : nous avons besoin d’études longitudinales suivent pour démontrer une évolutivité. Sommes-nous dans un cas de consolidation ? ou d’aggravation ? ».
La question pourrait trouver un écho auprès du ministère de la Justice. Alexandra Louis, déléguée interministérielle à l’aide aux victimes, appelle à accompagner ces dernières « en s’appuyant sur la science ». Elle affirme : « Pendant longtemps, l’aide aux victimes fut considérée comme une politique de bons sentiments, voire de charité. Aujourd’hui, la science nous apprend à comprendre ce qu’est une réalité victimaire, en s’interrogeant non seulement sur leur psychisme, mais également sur leur vie sociale. Elle nous aide à sortir d’une vision désuète et binaire et à abandonner le mythe de la victime idéale. »
Pour la déléguée interministérielle, il est donc essentiel de « bâtir des ponts entre les politiques publiques, le savoir expérientiel des victimes et l’approche scientifique ». Elle cite en exemple la création du CN2R[3] en 2019, mais aussi une traduction concrète de cette approche via le projet de guichet unique que sa délégation a développé pour les victimes.
« On est allés écouter des neuroscientifiques, des psychologues, des psychiatres, des pédopsychiatres, des spécialistes du deuil… Tout en croisant données avec les paroles de plus de 1500 victimes. Nous planchons également sur d’autres pistes, comme celle d’un « Conseil des survivants » ou d’un « Conseil des victimes dans l’enfance », lesquels pourraient être adossés à un conseil scientifique », développe Alexandra Louis.
Si la dynamique semble activée, la question de son financement demeure, quant à elle, encore floue.
[1] Centre Régional du Psychotraumatisme
[2] Trouble du Stress Post-Traumatique
[3] Centre National de Ressources et de Résilience
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