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Il est des pièces où l’on entre par courtoisie administrative et dont on ressort le souffle un peu court.

À Obernai (Bas-Rhin), le visiteur admis dans le bureau du maire croit pousser la porte d’un cabinet municipal ; il pénètre en réalité dans l’un des plus somptueux prétoires que la Renaissance rhénane ait légués à l’Alsace. Boiseries incrustées, douze fresques, un plafond peuplé de vertus, trois oiseaux facétieux et un poêle de faïence : le décor est intact, et il continue de parler droit.
Avant d’être une cité fière de ses institutions, Obernai fut une dépendance. La bourgade blottie au pied du Mont Sainte-Odile relevait des abbayes de Hohenbourg et de Niedermunster, ces deux fondations attachées à la mémoire de la sainte patronne de l’Alsace. Puis vint le temps des Hohenstaufen. Vers 1240, appuyée par les empereurs de cette maison, la localité obtient le statut de ville : elle peut se ceindre de murailles, tenir marchés et foires, et surtout se doter d’une organisation fiscale et judiciaire qui lui appartienne en propre. Quatre décennies plus tard, la voici ville immédiate d’Empire, ne relevant plus que du souverain lui-même.
Dans le vocabulaire d’alors, cela ne se traduit pas d’abord par des privilèges commerciaux : cela se traduit par un tribunal. En 1330, Louis de Bavière garantit aux Obernois qu’aucun d’entre eux ne pourra être traîné devant une autre juridiction que celle du prévôt impérial de la ville — les familles nobles comparaissant au Selhof, les bourgeois sous les arcades de la halle communale. Charles IV, Frédéric III puis Charles Quint confirmeront tour à tour cette faveur. Ne pas être jugé ailleurs, ne pas être jugé par d’autres : voilà la liberté municipale réduite à son noyau dur.
En 1354, Obernai rejoint neuf sœurs d’Alsace — Haguenau, Wissembourg, Rosheim, Sélestat, Colmar, Kaysersberg, Turckheim, Munster et Mulhouse — pour former cette ligue d’assistance mutuelle qu’on nommera la Décapole. Parallèlement, la bourgeoisie grignote méthodiquement l’autorité du délégué impérial : à partir de 1362, le Schultheiss n’a pratiquement plus qu’une attribution, présider le tribunal. Les chefs de corporations accèdent aux charges de stettmeister et gouvernent. La noblesse locale, elle, doit apprendre le partage.
Le lieu où l’on jugeait a précédé le bâtiment qui l’abrite. La pierre de fondation de 1370 marque la première construction élevée à l’emplacement réservé à la juridiction des bourgeois : une halle ouverte sur arcades, la Laube, dont les comptes communaux attestent la reconstruction en 1462. Des supports de ces arcades subsistent encore aujourd’hui au rez-de-chaussée. On y plaidait à l’air libre, ou presque, sous une voûte de pierre, dans le bruit du marché tout proche — la justice n’était pas retranchée, elle se rendait au vu et au su de la ville.
En 1523, un maître d’œuvre du nom de Hans Jüngling élève ce que les archives appellent la chancellerie, c’est-à-dire l’actuelle aile nord-est, dont les fenêtres à linteaux ouvragés portent encore le millésime. Martin Kurzel y exécute des vitraux pour la salle du conseil ; de cet ensemble ne survit qu’un panneau, dit vitrail de Niedermunster. Le siècle est faste : l’artisanat prospère, le vignoble exporte, et la Renaissance sème dans la ville un décor attestant sa réussite.

C’est au tournant du XVIIe siècle que la salle de justice d’Obernai prend le visage qu’on lui connaît. En 1604, Georg Wildemann sculpte consoles et garde-corps du balcon de la façade nord, tandis que Melchior Beutel couvre les murs extérieurs de peintures. Puis, six années durant, la salle du conseil et de justice devient un chantier d’orfèvre. Lienhardt Haffner exécute les lambris ainsi que les portes et leurs serrures ; Barthélémy Link fournit un vitrail ; deux peintres établis à Sélestat, Zébédée Miller et Johan Bartenschlager, prennent en charge les murs et le plafond. Les mêmes signeront, en 1610, le cadran solaire de la façade — manière discrète de rappeler que le temps aussi juge.

Le résultat est un manifeste de l’art décoratif du premier XVIIe siècle : plafond à caissons, figures allégoriques, lambris marquetés courant sous les peintures. Le bois enveloppe la parole, la couleur la surplombe. On imagine sans peine l’effet produit sur un vigneron convoqué pour une querelle de bornage : l’intimidation faisait partie du dispositif.
Les registres de comptes de la ville ont conservé le nom des peintres ; le mur, lui, a conservé leur thèse. Elle tient en une phrase : la justice des hommes ne vaut que si elle imite la justice de Dieu, et cette dernière tient tout entière dans le Décalogue. Chacun des dix commandements reçoit donc son illustration, empruntée à l’Ancien Testament, choisie pour frapper l’imagination plutôt que pour instruire le théologien.
« Tu n’auras pas d’autre dieu que moi » : c’est le Veau d’or, et la foule qui danse autour d’une idole. Le blasphème appelle la lapidation du coupable. La violation du sabbat est punie de la même façon, à travers l’homme surpris à ramasser du bois le jour du Seigneur. Le devoir filial se lit dans la fin d’Absalon, châtié pour s’être dressé contre David, son père. L’interdit du meurtre prend les traits de Joab abattant Abner pour venger Asahel. L’adultère est figuré par le prophète Nathan venant reprocher au roi David la mort d’Urie, dont il convoitait l’épouse — et l’on note au passage que le mobilier, la table dressée, la vaisselle de cette scène offrent un précieux instantané de ce que pouvait être un intérieur bourgeois obernois vers 1610. Le vol renvoie au sac de Jéricho. Le faux témoignage montre Suzanne accusée par les vieillards ; la convoitise de la femme d’autrui, la même Suzanne au bain ; et le désir des biens du prochain, la vigne de Naboth, dont l’histoire finit mal pour tout le monde.

Deux compositions complètent la série. Au-dessus de la porte d’entrée de 1609, un Jugement dernier : le justiciable qui franchissait ce seuil recevait d’emblée l’avertissement que la sentence prononcée ici n’était qu’une répétition générale. En vis-à-vis, Moïse désignant de son bâton les Tables de la Loi, source de toute la démonstration. Douze panneaux, donc, pour une seule idée, martelée avec méthode : les juges et les conseillers avaient sous les yeux les principes censés guider leur main, et les prévenus, l’inventaire imagé des crimes et de leurs châtiments. Pédagogie et terreur, dans le même mouvement.
L’humour s’ajoute à la gravité des lieux. Au-dessus des fenêtres, trois oiseaux se sont invités, et leur présence relève de la caricature de prétoire. Le hibou, dont on disait qu’il voit mal, occupe la place de l’accusateur — la partie qui voit trouble et parle fort. Le perroquet, répétant sans nécessairement comprendre, se tient là où siégeait l’avocat, dont on ne sait s’il appréciait le compliment. Quant à la colombe, elle figure l’accusé, présumé innocent avant l’heure et candide par vocation.

Cette petite ménagerie satirique, glissée dans un décor par ailleurs édifiant, en dit long sur l’esprit des commanditaires. On peut peindre le Jugement dernier au-dessus d’une porte et se moquer, trois mètres plus loin, des travers de la profession. L’Alsace du XVIIe siècle savait tenir les deux bouts.
Lever les yeux réserve une autre surprise. Le plafond, chef-d’œuvre autonome, aligne des médaillons de stuc où s’épanouissent des figures allégoriques au milieu d’une profusion florale. On y reconnaît les quatre vertus cardinales — la Force, la Justice, la Prudence, la Tempérance — auxquelles s’ajoutent les trois vertus théologales, la Foi, l’Espérance et la Charité. Au centre plane l’aigle des Habsbourg, rappel que cette liberté municipale si jalousement défendue s’exerçait toujours sous l’aile de l’Empire.
Entre ces figures, le décor végétal évoque, avec une fidélité botanique variable, des plantes de la région. Le message est limpide : les vertus ne flottent pas dans l’abstraction, elles poussent ici, sur cette terre, dans ce vignoble. Autour de la salle, deux portes sculptées du début du XVIIe siècle et deux colonnes à nervures prismatiques dorées séparant les baies Renaissance achèvent de composer un écrin. Dans un angle, un intrus magnifique : un poêle en faïence de Sarreguemines, pièce unique réalisée en 1878 pour la ville. Il a beau appartenir à un autre siècle, il s’est fait adopter.
Combien de serments, de bornages contestés, de rixes de cabaret, de successions disputées ont trouvé leur épilogue entre ces lambris ? Les archives en gardent la trace ; les murs, seulement le silence. La salle a vu la guerre de Trente Ans ravager la plaine et la ville être occupée puis rançonnée. Elle a vu la guerre de Hollande achever ce que le conflit précédent avait entamé, et les cités de la Décapole y laisser leur autonomie. Elle a vu la Révolution rebattre les cartes du droit, l’annexion allemande de 1871, le retour à la France, puis l’épreuve des incorporés de force dont le mémorial du Mont National perpétue le souvenir.
Le bâtiment, lui, n’a pas cessé de bouger autour d’elle. Des extensions vers la place du marché sont élevées en 1681 et 1691, puis abattues en 1847. L’année suivante, l’hôtel de ville s’agrandit dans le goût néo-Renaissance et ses façades reçoivent des motifs peints, reconstitués en 1992-1993. Le classement au titre des monuments historiques intervient en 1900. Au milieu de ces remaniements successifs, la salle du premier étage est restée elle-même : point fixe d’un édifice mouvant.
Le temps n’avait pourtant pas épargné les peintures. Fissurées, écaillées, progressivement noircies par la fumée et la poussière des siècles, les fresques réclamaient une intervention. Elle eut lieu en 1985 et fut confiée à deux spécialistes dont le curriculum forçait le respect : Jean-Paul Brucker, de Saverne, et Guy Vetter, de Strasbourg, l’un et l’autre passés par les chantiers italiens, notamment la cathédrale de Parme et les mosaïques de Ravenne.
Ils travaillèrent selon une technique ancienne qu’ils maîtrisaient : caséine additionnée de chaux, pigments obtenus par poudres minérales, et un polissage final exécuté à la main, au tampon. Neuf mois furent nécessaires pour reprendre les douze scènes murales et les figures du plafond. Neuf mois de patience pour restituer à une salle sa lumière d’origine — durée qui, rapportée aux quatre siècles qu’elle avait à rattraper, paraît presque insolente de brièveté.
Aujourd’hui, aucune sentence ne s’y prononce plus. Le premier magistrat qui occupe la pièce est un maire, non un juge, et les dossiers qui s’empilent sur la table concernent l’urbanisme et le budget communal davantage que les vols de bois ou les faux témoignages. La salle ne s’ouvre au public qu’aux Journées européennes du patrimoine, où les bénévoles de l’association Art et Patrimoine d’Obernai en font la visite ; une exploration virtuelle permet, le reste de l’année, d’en détailler les fresques depuis chez soi.
Mais que l’on s’y attarde cinq minutes, seul, et l’impression demeure entière. Le hibou guette toujours, le perroquet est resté à son poste, la colombe attend son sort. Au-dessus de la porte, le Jugement dernier ne s’est pas adouci. Et l’aigle du plafond continue de rappeler que toute juridiction, même la plus libre, s’exerce sous un regard. Il y a des lieux où l’on rendait la justice ; il en est de plus rares où la justice, ayant cessé d’être rendue, s’obstine à être visible. Obernai a la chance d’en posséder un, et de l’avoir gardé intact.
Chronique n°289
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