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La Sorbonne tient son nom de Robert de Sorbon, homme de bien et de justice.

En traversant dans les Ardennes le village de Sorbon, puis en se rendant à la médiathèque de Rethel où était organisée une exposition sur le fondateur de la Sorbonne, notre chroniqueur s’est interrogé sur l’héritage judiciaire de Robert de Sorbon.

C’est par la plume d’un homme de justice que nous connaissons le mieux Robert de Sorbon. Jean de Joinville, sénéchal de Champagne, officier qui, à ce titre, rendait la justice au nom de son comte, l’a fait entrer dans sa « Vie de saint Louis » parmi les familiers de la table royale. Or le monarque qu’ils servaient l’un et l’autre, Louis IX, est resté dans la mémoire française comme le souverain justicier par excellence : celui que Joinville montre rendant lui-même la justice, assis sous un chêne au bois de Vincennes, écoutant sans intermédiaire et en habit très simple la plainte du dernier de ses sujets. Autour de ce roi-juge gravitait un clerc dont toute l’œuvre, précisément, fut de penser le jugement — et dont le nom devait un jour s’attacher à l’une des plus redoutables instances doctrinales de la chrétienté.
Les contours de la vie de Robert de Sorbon restent incertains. La tradition, formée au XVIIe siècle, le fait naître le 9 octobre 1201 à Sorbon, modeste village du sud des Ardennes ; mais la seule date véritablement assurée est celle de sa mort, à Paris, le 15 août 1274. On a longtemps répété qu’il était fils de paysans pauvres, l’un de ces « pauvres écoliers » réduits à mendier pour étudier. Ce récit repose surtout sur une phrase de Joinville le traitant de « fils de vilain », et que l’érudition récente invite à nuancer. Il semble cependant établi qu’il s’éleva par le seul mérite de l’étude. Formé à Reims puis à Paris, maître en théologie, chanoine de Cambrai vers 1250 puis de Paris en 1258, prédicateur réputé dont l’éloquence simple assit l’autorité, il gagna la confiance de Louis IX, qui le prit pour chapelain, puis pour confesseur.
Le règne de Saint Louis forme l’arrière-plan de toute la pensée de Sorbon, et c’est l’un des grands moments de l’histoire judiciaire française. Par sa Grande Ordonnance de 1254, Louis IX entreprit de réformer l’administration du royaume et la moralité de ses agents : il dépêcha des enquêteurs royaux pour contrôler baillis et sénéchaux, restreignit dans son domaine le duel judiciaire, ce « jugement de Dieu » par les armes, au profit de l’enquête et de la preuve, et favorisa l’appel des sentences seigneuriales devant la cour du roi, embryon du futur Parlement. C’est dans son entourage que vécut Robert de Sorbon, théologien de la justice de Dieu, admirateur d’un roi qui substituait la procédure à l’ordalie.

Son nom, Sorbon, a survécu grâce à une fondation. Soucieux d’épargner aux écoliers démunis les épreuves qu’il disait avoir lui-même connues, Robert établit vers 1253-1254, dans une ruelle de la montagne Sainte-Geneviève (actuelle rue de la Sorbonne), une maison destinée à loger et former des étudiants séculiers en théologie. Louis IX l’entérina en février 1257 ; le pape Alexandre IV l’approuva en 1259, le pape Clément IV la prit sous sa protection en 1268. Ce Collège de Sorbon prospéra, sa bibliothèque devint l’une des plus riches de Paris, et son nom, Sorbonne, finit par désigner la faculté de théologie tout entière, puis l’Université elle-même : la partie avait absorbé le tout. Le collège fut supprimé à la Révolution, en 1793 ; le nom, lui, n’a jamais cessé, résistant à toutes les époques et tous les régimes.
La conscience : c’est ici que se loge le premier visage judiciaire du personnage, et le plus authentiquement sien. Robert de Sorbon fut avant tout un théologien du for intérieur, cette juridiction de la conscience que le droit canonique distingue du for extérieur, celui des tribunaux visibles.
La matière était brûlante : depuis que le concile de Latran IV, en 1215, avait imposé à tout fidèle la confession annuelle, le prêtre tenait, dans le secret du confessionnal, un véritable office de juge des âmes. Dans son traité le plus connu, le De conscientia, Sorbon développe une comparaison restée célèbre : il met en regard l’examen universitaire, l’épreuve redoutée de la licence subie devant les maîtres, et le Jugement dernier, examen suprême devant le tribunal de Dieu. Le ton mêle le sérieux dévot à un certain humour.
Tout y est judiciaire, jusque dans le vocabulaire. Le pêcheur comparaît comme un accusé ; sa conscience tient lieu de registre où chaque acte se trouve consigné, dossier que nul greffier n’égare ; le Christ y siège en juge. À cette cour céleste, l’imagination médiévale, celle des sermons, puis des « procès de paradis » du théâtre religieux, participaient volontiers un accusateur, le diable, et un défenseur intercédant pour l’âme : avant l’heure, une scène de prétoire avec ministère public et avocat. Sorbon en tire une morale très pratique, presque une stratégie de défense : mieux vaut régler son procès d’avance, par la confession sincère, véritable plaidoyer du pécheur, que d’attendre une audience dont nul ne connaît la date. Sous sa plume, le salut prend la forme d’une procédure, et la miséricorde celle d’un acquittement obtenu à temps.
Le deuxième visage est celui que lui donne Joinville, et il a l’avantage d’être daté, localisé, presque versé au dossier. Le sénéchal rapporte une scène qui se déroule à Corbeil, vraisemblablement en mai 1258, en présence du roi. Louis IX réunit son fils, le futur Philippe III, son gendre, Thibaut de Navarre, comte de Champagne, Joinville et Robert de Sorbon. Le sujet de la conversation est la manière de s’habiller. Robert de Sorbon attaque frontalement Joinville lui reprochant d’être mieux vêtu que le roi lui-même. Il lui dit en substance : « Vous êtes plus richement habillé que le roi, ce qui est inconvenant. ». Joinville se défend avec vivacité et répond : « Maître Robert, je m’habille selon mon état et ma naissance. Je suis chevalier et seigneur. Mon père et ma mère m’ont appris à porter de beaux vêtements. Quant à vous, maître Robert, vous êtes fils d’un vilain et d’une vilaine, et vous portez des vêtements plus riches que les miens, ce qui est bien plus blâmable. »
Le roi Louis IX intervient alors pour trancher le débat avec sagesse et humour. Il donne cette leçon célèbre :
Il faut s’habiller de telle manière que les prud’hommes (les hommes sages et vertueux) de son temps ne puissent dire que l’on en fait trop, ni que les jeunes gens ne puissent dire que l’on en fait trop peu.
Autrement dit : il faut trouver le juste milieu entre la coquetterie excessive et la négligence, en fonction de son rang, sans chercher ni à choquer les sages par un luxe ostentatoire, ni à faire figure de pingre ou de bigot aux yeux des jeunes.
La scène vaut mieux qu’un portrait. Elle montre un Robert de Sorbon admis dans la plus haute intimité du pouvoir, libre de sa parole jusqu’à l’imprudence, estimé du roi non comme un religieux proche de la sainteté mais comme un homme prudent et sage. Joinville le magistrat, témoin scrupuleux, fixe cette scène un demi-siècle plus tard, avec une précision de greffier, jusqu’au détail d’une étoffe.
Reste le troisième visage, le plus lourd. Robert de Sorbon était mort depuis longtemps lorsque sa fondation fit sentir son ombre : le lien n’est pas personnel, mais institutionnel. La maison qu’il avait établie pour de pauvres étudiants était devenue le cœur de la faculté de théologie de Paris ; et cette faculté, comme l’Université dont elle était l’ornement, s’était muée en une instance doctrinale de toute la chrétienté. Consultée par les rois comme par les papes, arbitre écouté pendant le Grand Schisme d’Occident, elle rendait des avis qui faisaient autorité — l’équivalent, dans l’ordre de la foi, des consultations que les grands jurisconsultes délivraient dans l’ordre du droit, et qui pouvaient peser sur la vie et la mort.
Le premier grand procès où cette autorité fut requise est presque contemporain de Sorbon, mort en 1274. Le vendredi 13 octobre 1307, Philippe le Bel fit arrêter en un seul jour, dans tout le royaume, les chevaliers du Temple. L’accusation — reniement du Christ, idolâtrie, hérésie — avait été forgée par ses légistes, au premier rang desquels Guillaume de Nogaret, garde des Sceaux, et Guillaume de Plaisians ; l’instruction fut conduite, sous le contrôle direct de la Couronne, par l’inquisiteur de France Guillaume de Paris, confesseur du roi. Les aveux, arrachés par la torture, tombèrent vite : Jacques de Molay, grand maître de l’ordre, confessa, puis se rétracta.
Mais le roi avait besoin d’une caution savante. Le pape Clément V ayant suspendu la procédure, Philippe le Bel soumit, en février 1308, un questionnaire en sept articles aux maîtres en théologie de Paris : pouvait-il, de sa seule autorité de prince, juger et punir des hommes d’Église accusés d’hérésie ? La réponse, rendue le 25 mars 1308, ne fut pas celle qu’il espérait. Avec une prudence remarquable, les théologiens rappelèrent que la connaissance de l’hérésie appartenait à l’Église et que le bras séculier ne pouvait agir seul ; ils refusèrent, en somme, de couvrir l’empiètement royal. C’est le visage exactement inverse de celui de 1431 : la même autorité doctrinale, mais dressée cette fois en rempart contre l’arbitraire du pouvoir. Les Templiers n’en furent pas sauvés — Molay périt sur le bûcher en 1314 —, mais la Faculté avait montré qu’une consultation savante pouvait aussi être un acte de résistance.
Le procès de Jeanne d’Arc, en 1431, en offre l’illustration la plus tragique.
Ce procès « d’inquisition en matière de foi », ouvert à Rouen sous la présidence de Pierre Cauchon, évêque de Beauvais et lui-même théologien parisien, s’entoura d’assesseurs en grande partie issus de l’Université. Surtout, douze articles tirés des déclarations de Jeanne furent soumis à l’Université de Paris. Le 14 mai 1431, réunie en assemblée solennelle, celle-ci ratifia les conclusions de ses facultés de théologie et de droit et rendit un avis accablant, déclarant l’accusée schismatique, apostate, menteuse et suspecte d’hérésie. Forte de cette caution savante, la juridiction d’Église la déclara relapse et la livra au bras séculier : Jeanne fut brûlée le 30 mai 1431, place du Vieux-Marché. La procédure avait observé ses formes ; elle n’en couvrait pas moins un déni de justice. L’accusée, sans avocat, sans appel possible, n’opposait aux docteurs que ses seules réponses — dont la finesse, encore aujourd’hui, étonne les juristes.
Car le droit, parfois, se ressaisit. Vingt-cinq ans après le bûcher, à l’initiative de la mère de Jeanne, Isabelle Romée, et de ses frères, qui en appelèrent au pape Calixte III, un second procès s’ouvrit : le procès en nullité, ou en réhabilitation, de 1455-1456. C’est, dans toute sa rigueur, un procès en cassation avant la lettre — la révision d’un jugement entaché de vices de forme et de fond. L’instruction en fut confiée à Jean Bréhal, dominicain et grand inquisiteur de France, docteur, qui interrogea méthodiquement, en véritable juge d’instruction, les témoins survivants, de Domrémy à Rouen. Le pape avait désigné pour réviser le procès trois prélats, parmi lesquels Jean Jouvenel des Ursins, archevêque de Reims, issu de cette illustre dynastie de magistrats et de gens de loi qui donna à la France chanceliers et présidents au Parlement.
Le 7 juillet 1456, à Rouen, la sentence de nullité fut prononcée : le procès de 1431 était cassé, ses pièces lacérées, sa mémoire réparée. L’Université, qui avait fourni la caution savante de la condamnation, voyait son verdict désavoué par une juridiction supérieure. Rarement l’Histoire aura offert démonstration plus nette de ce principe : qu’un jugement, même revêtu des apparences du droit, peut être réformé lorsqu’il a méconnu le droit lui-même. La même autorité doctrinale s’exercera longtemps encore : la « censure de Sorbonne », redoutée jusqu’au XVIIIe siècle, frappa quantité de livres et de docteurs, jusqu’à ce que la liberté de penser lui dispute le terrain.

De l’homme, on ne sait presque rien, sinon qu’il sut écouter : les pêcheurs au confessionnal, le roi à sa table, les pauvres à sa porte. De l’institution, on sait beaucoup, jusqu’à ses excès et jusqu’à sa réparation.
Entre les deux, une même image revient, obstinée : celle d’une comparution. Devant Dieu pour le confesseur ; devant les maîtres pour l’écolier ; devant les théologiens de Paris pour les Templiers de 1308 ; devant l’Université pour l’accusée de 1431 ; devant les juges de la révision pour la mémoire de Jeanne, enfin lavée.
Toute la postérité de Robert de Sorbon tient peut-être dans cette idée qu’il avait placée au centre de sa prédication : qu’un jour, immanquablement, il faut répondre de soi.
Mais l’Histoire y a ajouté une leçon proprement juridique, qu’il n’avait pas écrite : que le tribunal lui-même doit, tôt ou tard, répondre de ses jugements — et que le for de la miséricorde dont il rêvait, où l’aveu sauve, ne ressemble guère à celui qui condamna en son nom, mais ressemble peut-être un peu à celui qui, vingt-cinq ans plus tard, sut reconnaître son erreur.
Chronique n°288
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