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Focus sur des distinctions aristocratiques oubliées mais toujours visibles

Au sommet de la grille dorée du Palais de Justice de Paris dans l’île de la Cité, un grand motif doré domine la grille forgée au XVIIIe siècle par le serrurier Bigonnet. On y voit deux grands colliers royaux associés.
Ces deux colliers appartenant à deux grands ordres de chevalerie de la monarchie française sont toujours associés dans le décor d’ancien régime. Qu’ils figurent encore, dorés et patinés, dans les lieux où l’on rend la justice n’est pas fortuit : la justice se rendait au nom du roi, et les insignes de sa souveraineté décoraient tout naturellement les palais où siégeaient ses cours.
Le plus ancien des deux ordres naquit d’une rivalité. Le 1er août 1469, au château d’Amboise, Louis XI institua l’ordre de Saint-Michel pour opposer à la prestigieuse Toison d’or des ducs de Bourgogne un ordre proprement royal, capable de fixer autour de la Couronne la fidélité des plus grands seigneurs. Le roi se réservait la qualité de chef et souverain de l’ordre ; les chevaliers, d’abord limités à trente-six, juraient de servir leur prince et de défendre la foi sous le patronage de l’archange terrassant le dragon. Le siège de l’ordre fut établi dans l’abbaye même du Mont-Saint-Michel, ce rocher qui avait toujours résisté aux assauts anglais et que l’archange, saint patron du royaume, semblait protéger.
Le collier était défini par les statuts : « un collier d’or fait de coquilles lassées, l’une avec l’autre, d’un double las » c’est-à-dire une suite de coquilles d’or reliées par des doubles nœuds, ou lacs d’amour, d’où pendait, en médaillon, l’image de saint Michel foulant le dragon. La devise, Immensi tremor oceani « la terreur de l’océan immense », évoquait le Mont battu par les flots et la grandeur de la puissance royale.
Ces coquilles n’avaient rien à voir avec saint Jacques ni avec le pèlerinage de Compostelle. La coquille était, au Moyen Âge, l’emblème universel du pèlerin, quel que fût le sanctuaire vers lequel il marchait ; cousue au chapeau ou à la besace, elle signalait simplement l’homme en route vers un lieu saint. Or le Mont-Saint-Michel était lui-même l’un des grands buts de pèlerinage de la chrétienté d’Occident, et ses pèlerins en portaient l’insigne au même titre que ceux de Compostelle. C’est par ce biais que la coquille s’était depuis longtemps attachée à l’imagerie de saint Michel. Les armoiries de l’abbaye du Mont portaient des coquilles, et l’archange lui-même était fréquemment représenté revêtu d’une cuirasse en forme de coquille. En choisissant ce motif, Louis XI ne renvoyait donc pas à saint Jacques : il plaçait son ordre sous le signe du Mont et de son archange.
Le symbole resta intact lorsqu’on en modifia l’assemblage. Au premier chapitre qu’il tint après son sacre, en septembre 1516, François 1er remplaça les aiguillettes qui nouaient les coquilles par des doubles cordelières d’or, en souvenir de saint François dont il portait le nom, et en hommage, dit-on, à la maison dont était issue sa mère, Louise de Savoie. On changea le lien, jamais les coquilles : elles demeuraient l’attribut du Mont.
L’éclat de l’ordre fut pourtant de courte durée. Au fil du XVIe siècle, et singulièrement pendant les guerres de Religion, la limite de trente-six membres fut abandonnée et les rois en multiplièrent les promotions pour s’attacher des partisans, au point qu’on le surnomma sans indulgence « le collier à toutes bêtes ». Trop répandu, il avait perdu sa rareté, donc sa valeur. C’est précisément cet affaiblissement qui inspira la création d’un ordre nouveau, supérieur et infiniment plus sélectif.
En 1578, Henri III dota la monarchie de son ordre le plus illustre. Les statuts, arrêtés le 31 décembre de cette année, consacraient l’ordre du Saint-Esprit, dont la première promotion de chevaliers fut reçue dès les premiers jours de 1579, en l’église des Grands-Augustins de Paris. La dédicace tenait à la dévotion personnelle du souverain : Henri III devait à des journées de Pentecôte ses deux couronnes, celle de Pologne d’abord, celle de France ensuite, et il voulut placer son ordre sous l’invocation de l’Esprit consolateur.
Tout y proclamait la rareté. Le nombre des chevaliers fut fixé à cent ; il fallait être catholique, faire la preuve d’une noblesse ancienne et, condition décisive, avoir d’abord été reçu chevalier de Saint-Michel. De cette exigence naquit l’usage de conférer les deux distinctions ensemble : un chevalier du Saint-Esprit était nécessairement chevalier de Saint-Michel, de sorte que les deux colliers se trouvèrent désormais associés, dans les cérémonies comme sur les armoiries. On parlait des « chevaliers des ordres du roi », et le ruban d’azur où pendait la croix valut à ses titulaires le surnom durable de « cordon bleu ».
Le collier mêlait des fleurs de lis, des flammes et des trophées portant le chiffre du roi ; il se terminait par la croix du Saint-Esprit, une croix de Malte d’or émaillée de blanc, fleurdelisée entre ses branches, sur laquelle descendait la colombe, image du Saint-Esprit. C’est cette colombe et cette croix que l’on aperçoit dans l’illustration ci-dessus, sur la grille du palais de la Cité et ci-dessous au fronton du même palais.

Ces colliers n’étaient pas de simples décorations : ils dessinaient la hiérarchie même du royaume. Au sommet, le roi, chef et souverain grand maître, distribuait l’ordre comme une grâce. Venaient ensuite les princes du sang, les ducs et pairs, les grands officiers de la Couronne, les maréchaux de France — toute la haute noblesse d’épée pour laquelle le cordon bleu constituait la consécration suprême, plus enviée encore que les charges et les gouvernements.
L’ordre comptait aussi des ecclésiastiques, les commandeurs, au nombre de huit, choisis parmi les cardinaux, archevêques et évêques ; le grand aumônier de France était naturellement l’un de ces commandeurs. Étant clercs, ils ne pouvaient porter le Saint-Michel, mais arboraient en sautoir la croix du Saint-Esprit, comme en témoignent les portraits de Richelieu ou des cardinaux de Rohan. Enfin, quatre commandeurs-officiers, chancelier, prévôt-maître des cérémonies, grand trésorier, greffier, assuraient le fonctionnement de l’ordre. Ces offices, qui n’exigeaient pas de preuves de noblesse, permirent au roi d’honorer des serviteurs récemment anoblis, tels les grands ministres de Louis XIV, Colbert et Louvois. Le collier réunissait ainsi, autour du souverain, l’épée, l’autel et le service de l’État.
Ce monde des ordres croisa plus d’une fois celui de la justice. Et parfois jusqu’au pied de l’échafaud.

Charles de Gontaut, duc de Biron, maréchal et amiral de France, pair du royaume, avait été comblé d’honneurs par Henri IV, dont il fut le compagnon d’armes à Arques et à Ivry. Reçu chevalier des ordres du roi, il portait sur son manteau la croix du Saint-Esprit. Mais l’orgueil et l’ambition le perdirent : entraîné dans une conjuration nouée avec l’Espagne et la Savoie, qui devait lui valoir la main d’une fille du duc de Savoie et un établissement souverain en Bourgogne, il trahit son roi.
La trahison découverte, et après un premier pardon resté sans effet, Biron fut arrêté à Fontainebleau dans la nuit du 13 au 14 juin 1602, puis enfermé à la Bastille. L’affaire prit aussitôt une dimension judiciaire majeure. Le procès de haute trahison fut confié aux conseillers du Parlement de Paris ; chose remarquable, les pairs du royaume, qui auraient dû juger l’un des leurs, refusèrent de siéger. Le maréchal comparut le 27 juillet, fut condamné à mort le 29 pour crime de lèse-majesté.
C’est ici que les deux univers, celui de la chevalerie et celui de la robe, se rejoignent dans une scène saisissante. Au matin de l’exécution, dans la prison même, le chancelier de France Pomponne de Bellièvre, premier magistrat du royaume, chef de la justice, fit découdre la croix du Saint-Esprit brodée sur le manteau du condamné. Le rituel n’était pas un détail : un chevalier des ordres du roi ne pouvait pas être livré au bourreau sans avoir d’abord été dépouillé de l’insigne qui le liait au souverain. Privé de son ordre, Biron fut sommé de rendre son épée et son bâton de maréchal. Il répondit « qu’il n’en avait point ». Biron fut décapité le 31 juillet 1602, non en place de Grève, mais dans l’enceinte de la Bastille, ultime ménagement accordé par le roi à la mémoire d’un ancien ami. Le collier, signe de la faveur royale, venait d’être effacé par la main du plus haut magistrat avant que la justice du roi ne s’accomplît.
Le hasard des mots a réuni, dans l’histoire judiciaire la plus retentissante de l’Ancien Régime finissant, le collier de l’ordre et un autre collier, fait celui-là de diamants. Le prince Louis-René de Rohan, évêque de Strasbourg, grand aumônier de France et, à ce titre, commandeur de l’ordre du Saint-Esprit, fut le personnage central de la fameuse « affaire du collier de la reine ».
Dupé par l’aventurière Jeanne de La Motte, le cardinal crut acheter, pour le compte de Marie-Antoinette qui le tenait en disgrâce, une parure de diamants d’une valeur fabuleuse. La reine n’avait jamais rien commandé ; le bijou disparut, démonté et vendu à Londres ; le scandale éclata jusqu’au cœur de la Cour. Arrêté en habit sacerdotal, le jour de l’Assomption 1785, le grand aumônier fut conduit à la Bastille. Louis XVI commit l’imprudence, politiquement décisive, de renvoyer l’affaire au Parlement de Paris plutôt que de la juger par voie de commission. Le commandeur du Saint-Esprit allait donc être jugé par la première cour souveraine du royaume.
Le mémoire imprimé pour la défense le présente sous tous ses titres : « cardinal de la sainte Église romaine, évêque et prince de Strasbourg, landgrave d’Alsace, grand aumônier de France, commandeur de l’ordre du Saint-Esprit, proviseur de Sorbonne ». Ce mémoire, comme la défense, fut l’œuvre de l’un des plus illustres avocats de son temps, Guy-Jean-Baptiste Target, du barreau de Paris, membre de l’Académie française, plaideur de renom qui devait plus tard compter parmi les rédacteurs préparatoires du Code civil. Face au procureur général, Target sut transformer le procès d’un prince crédule en démonstration de sa bonne foi.
Le 31 mai 1786, le Parlement de Paris acquitta le cardinal, le déchargeant de toute accusation. L’arrêt fut accueilli avec des transports de joie populaire. Mais il constituait, contre la Couronne, une cinglante défaite. La justice du royaume venait de désavouer publiquement la reine. Louis XVI, blessé, exila le commandeur loin de la Cour et lui retira sa charge de grand aumônier. Trois ans avant la Révolution, un grand corps de magistrats avait montré qu’il pouvait braver le trône. L’on a souvent vu dans cet acquittement l’un des premiers ébranlements de la monarchie. Le commandeur du Saint-Esprit y avait, malgré lui, tenu le premier rôle.
Ces emblèmes survivent dans les palais de justice à titre de survivance historique. Ils rappellent que la justice était l’un des attributs essentiels de la souveraineté royale.
Les arrêts étaient rendus « de par le roi », et les armes du souverain, ceintes des deux colliers, ornaient légitimement les lieux où l’on jugeait en son nom. Le chancelier de France, chef de la magistrature, appartenait d’ailleurs lui-même au cercle des ordres, et l’on a vu un Bellièvre officier dans la dégradation d’un chevalier déchu.

Les deux ordres furent abolis par la Révolution en 1791, brièvement rétablis sous la Restauration par Louis XVIII, puis définitivement supprimés après 1830, lorsque la monarchie de Juillet renonça à ces survivances de l’Ancien Régime. Les colliers cessèrent d’être portés ; ils devinrent mémoire.

Mais la pierre et le bois doré, eux, demeurent dans plusieurs de nos palais. Sur la grille du Palais de Justice de Paris, dans les lambris de la cour d’appel, sur la tenture de Riom, l’écu fleurdelisé continue d’être enlacé par les coquilles de Saint-Michel et la croix à colombe du Saint-Esprit, sous la couronne fermée. Ces colliers ne décorent plus aucune épaule ; ils encadrent désormais le souvenir d’une justice qui se rendait au nom du roi, et que la République, sans toujours le savoir, contemple chaque jour au-dessus de certains de ses prétoires.
Chronique n°286
* L’auteur a publié deux chroniques sur l’affaire du collier et sur le cardinal de Rohan dans le JSS : chronique n°63 dans le JSS 76 du 24 octobre 2018, et chronique n° 64 dans le JSS 77 du 27 octobre 2018
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