Article précédent

Le 5 juin 1453, à Poitiers, un homme d’une cinquantaine d’années s’agenouille devant le procureur du roi. Il est tête nue, sans ceinture ni chaperon, une torche de cire à la main. Il demande pardon à Dieu, au roi et à la justice.

Voici la quatrième chronique de la série ouverte par la question du Neveu de Rameau : « De Socrate ou du magistrat qui lui fit boire la ciguë, quel est aujourd’hui le déshonoré ? » Après Ravachol, Suzanne et Angélique, voici un homme que le roi fit juger par des commissaires qui lui devaient de l’argent, et qui sortirent du procès plus riches qu’ils n’y étaient entrés. Notre chroniqueur nous emmène à Bourges, devant une maison natale où Jacques Cœur n’est pas né, dans un palais qu’il n’a jamais habité, et jusqu’au château d’Ainay-le-Vieil, qui ne lui a peut-être jamais vraiment appartenu.
Le 5 juin 1453, à Poitiers, un homme d’une cinquantaine d’années s’agenouille devant le procureur du roi. Il est tête nue, sans ceinture ni chaperon, une torche de cire à la main. Il demande pardon à Dieu, au roi et à la justice. Trois jours plus tôt, dans sa prison, on lui a signifié qu’il devait au roi quatre cent mille écus. Il a répondu que tous ses biens n’y suffiraient pas.
Le même jour, dans la même ville, une femme fait elle aussi amende honorable. Elle s’appelle Jeanne de Vendôme, dame de Mortagne. C’est elle qui l’avait accusé d’avoir empoisonné Agnès Sorel, la favorite du roi. L’accusation était fausse ; elle est punie pour l’avoir portée. Elle échappe de peu à la mort. On ne lui impose qu’un simple éloignement de la cour.
Lui reste condamné. Ce personnage s’appelle Jacques Cœur. Il a été l’homme le plus riche du royaume, et le banquier du roi Charles VII.
Il naît à Bourges vers 1400, fils d’un marchand pelletier, Pierre Cœur. Il est élevé dans un milieu où l’on négocie des peaux, des fourrures, des étoffes. Vers 1418, il épouse Macée de Léodepart, fille du prévôt de la ville, ancien valet de chambre du duc Jean de Berry. Le mariage lui ouvre le monde des monnaies et des offices.
En haut de la rue d’Auron, un cartouche apposé sur une belle maison à pans de bois et à encorbellement porte une inscription : maison natale de Jacques Cœur. Elle ne l’est pas. Elle a été rebâtie après le grand incendie de 1487, qui détruisit plus d’un millier de maisons berruyères, à l’emplacement d’une demeure venue de la famille de sa femme ; l’argentier aurait plutôt grandi dans celle d’en face.
On ne saurait s’en offusquer. Comme souvent, une plaque affirme un fait que personne ne vérifie et que chacun répète : c’est le premier témoignage d’une longue série, et ce ne sera pas le moins fiable.
Sa carrière commence par une poursuite qu’on oublie volontiers. En 1429, associé au maître de la monnaie de Bourges, il est inquiété pour la frappe de pièces d’un aloi inférieur à l’ordonnance, et n’en sort que par des lettres de rémission. Puis il se tourne vers le Levant. En 1432, il est à Damas. Il arme des galées (galères méditerranéennes, navires marchands pour le commerce d’épices, d’armes, d’étoffes…) à Montpellier et à Aigues-Mortes et commerce avec Alexandrie et Beyrouth, cherchant à « donner bruit au navigage de France ». Maître de la monnaie de Paris, puis argentier du roi, c’est-à-dire fournisseur de la cour en étoffes, fourrures, armes et objets précieux, il est anobli en 1441 et entre au Grand Conseil du souverain. Son frère devient évêque de Luçon, son fils Jean archevêque de Bourges.
Surtout, il prête. Lorsque Charles VII entreprend en 1449 la reconquête de la Normandie, c’est lui qui avance une large part des fonds ; la tradition lui attribue le mot : « Sire, ce que j’ai est vôtre. » Il prête aussi aux grands de la cour, qui empruntent volontiers et remboursent peu. C’est là que se trouve la clef du procès à venir.
De 1443 à 1451, il fait bâtir à Bourges, à cheval sur la muraille gallo-romaine, une demeure qu’on appelle alors la Grand’Maison. Thomas Basin, évêque de Lisieux, écrit qu’on en trouverait difficilement de plus magnifique dans tout le royaume, jusque chez le roi. Le compliment est déjà un réquisitoire.

Au-dessus de l’entrée, dans deux fausses fenêtres, un homme et une femme sculptés se penchent, probablement Jacques Cœur et sa femme.

Partout, des cœurs et des coquilles Saint-Jacques, rébus de son nom, et la devise : « À vaillans cuers riens impossible ». Dans le décor, une maxime plus prudente accompagne un personnage à la bouche fermée par un cadenas : « En bouche close n’entre mouche ». Le propriétaire sait donc ce qu’on risque à trop parler.
Il n’en jouira guère : il est arrêté en 1451, quand le chantier s’achève à peine.
À une cinquantaine de kilomètres au sud, près de Saint-Amand-Montrond, le château d’Ainay-le-Vieil dresse une enceinte octogonale flanquée de tours, qui lui vaut le surnom de « petit Carcassonne ». La tradition veut que Jacques Cœur l’ait acheté aux Culant en 1435, et qu’il lui ait été confisqué lors de sa disgrâce. En 1467, Charles de Chevenon de Bigny l’acquiert ; sa famille le possède encore et l’a ouvert au public en 1954, en créant la route Jacques Cœur.

Le dossier, pourtant, est moins net que la légende. L’acte de 1467 est passé par un Culant et son épouse, qui tenaient la terre de leur dot, comme si la vente de 1435 n’avait jamais été exécutée. Jacques Cœur fut-il pleinement propriétaire d’Ainay, ou l’acquisition relevait-elle du crédit plus que de la possession ? Propriété litigieuse ou non, la légende décrit en tout cas l’homme : il achète des châteaux comme d’autres des étoffes, et c’est cette accumulation de terres et de seigneuries qui va fournir à ses juges leur mobile.
Agnès Sorel, favorite du roi Charles VII, meurt en février 1450 en Normandie, après avoir accouché. Dix-huit mois plus tard, la rumeur parle de poison. Jeanne de Vendôme, qui doit de l’argent à Jacques Cœur, et un Italien, Jacques Colonna, l’accusent formellement. Le 31 juillet 1451, au château de Taillebourg, le roi le fait arrêter.
L’accusation d’empoisonnement ne tient pas. Agnès Sorel avait d’ailleurs désigné Jacques Cœur parmi ses exécuteurs testamentaires. On la laisse de côté : l’arrêt dira que le procès n’est pas en état d’être jugé sur ce point. Dans une justice ordinaire, tout s’arrêterait là. En réalité, tout commence.
Le soupçon, pourtant, n’était pas absurde. En 2005, l’analyse des restes d’Agnès Sorel par l’équipe du docteur Philippe Charlier a révélé une dose de mercure considérable. Mais le mercure était alors un remède autant qu’un poison, et rien, ni en 1451 ni aujourd’hui, ne relie cette dose à l’argentier. La science a donné raison à la rumeur sur la cause possible de la mort ; elle n’a jamais donné raison à l’accusatrice sur son auteur.
On lui cherche d’autres griefs, et l’on en trouve. On lui reproche d’avoir fourni des armes au sultan d’Égypte, d’avoir exporté du métal précieux vers le Levant, d’avoir fait rendre à son maître musulman un jeune esclave chrétien réfugié sur l’une de ses galées, d’avoir altéré les monnaies, pressuré le Languedoc et abusé du sceau royal. Tout n’était pas faux. Mais le roi avait bien profité des agissements de son argentier.
Le roi ne le renvoie ni devant le Parlement, ni devant un juge ordinaire. Il le fait juger par des commissaires. Parmi eux, Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, l’un de ses principaux débiteurs ; Otto Castellani, trésorier de Toulouse, qui convoite sa charge ; Guillaume Gouffier, chambellan du roi. Pendant l’instruction, le prisonnier est promené de château en château : Taillebourg, Lusignan, Maillé, Tours, Poitiers. Il n’a pas d’avocat. Il ne peut voir ni son fils l’archevêque ni son principal facteur, Guillaume de Varye, qui s’occupe de l’ensemble de ses affaires.
La commission extraordinaire est un instrument ordinaire de la monarchie : le roi, source de toute justice, peut retirer une affaire à ses juges naturels pour la confier à des hommes de son choix. C’est précisément ce que les révolutionnaires voudront interdire : nul ne pourra être distrait de ses juges naturels, et il ne pourra être créé de commissions ni de tribunaux extraordinaires. Le procès de Jacques Cœur fournit, trois siècles et demi plus tôt, le meilleur exposé des motifs de cette règle.
Il invoque son état de clerc tonsuré, qui le rendrait justiciable de l’Église. L’évêque de Poitiers et l’archevêque de Bourges le réclament. On fait entendre des témoins pour savoir s’il portait la tonsure avant son arrestation ; on écarte cependant la juridiction ecclésiastique. En mars 1453, il est présenté à la question. Les sources divergent sur le point de savoir si les brodequins furent seulement montrés ou effectivement appliqués. Elles s’accordent sur le résultat : la crainte de la douleur lui arrache des aveux mêlés de restrictions. C’est à ce moment qu’il apprend la mort de sa femme, à Bourges.
Le 29 mai 1453, à Lusignan, la sentence est rendue. Jacques Cœur est déclaré coupable, notamment de lèse-majesté. Il a mérité la mort, dit l’arrêt, mais le roi la lui évite en considération de ses services et à la prière du pape. Il devra faire amende honorable à Poitiers, restituer cent mille écus, payer trois cent mille écus d’amende, et tenir prison jusqu’à complet paiement ; ses biens sont confisqués, et il est banni du royaume.

Le partage suit. Chabannes obtient les terres de Puisaye, dont Saint-Fargeau ; Gouffier et Castellani ne sont pas oubliés. Les juges se paient sur le condamné, et le roi efface d’un même trait les dettes qu’il avait envers lui. À lire le partage, on peine à croire que la confiscation ne fut que l’accessoire de la peine.
À la fin de l’année 1454, Jacques Cœur s’évade. Il se réfugie chez les cordeliers de Beaucaire, où un neveu par alliance, Jean de Village, capitaine de ses galées, vient le délivrer. Il gagne Rome. Le pape Nicolas V l’accueille ; son successeur Calixte III l’associe à l’expédition navale contre les Turcs, avec le titre de capitaine général de l’Église. Celui qui avait généralisé la gabelle, l’incontournable impôt sur le sel, meurt dans l’île de Chio, en mer Egée, bastion génois et chrétien face à la Turquie, le 25 novembre 1456. Sa tombe est perdue.
La postérité s’est chargée d’un retournement que le droit n’a pas osé. En 1457, Castellani et Gouffier sont arrêtés et condamnés à leur tour. Charles VII restitue une partie des biens aux enfants de l’ancien grand argentier, et Geoffroy Cœur vient habiter la Grand’Maison. Louis XI accorde la révision du procès devant le Parlement ; l’affaire traîne et n’aboutira jamais.
Reste l’ironie la plus judiciaire de toutes. Rachetée par la ville en 1682, la maison de l’argentier devient hôtel de ville, puis siège de juridictions, et palais de justice au XIXe siècle, hébergeant une cour d’appel, qui sera amenée à statuer sur la séparation de corps de George Sand*. C’est de là que lui vient le nom sous lequel nous la connaissons : on ne dit pas palais Jacques-Cœur parce qu’il y vécut en prince, mais parce qu’on y a rendu la justice. En 1849, la Haute Cour de justice y juge Barbès, Blanqui et Raspail pour l’envahissement de l’Assemblée du 15 mai 1848. Une juridiction d’exception siège dans la maison d’un homme qu’une commission d’exception avait ruiné. Les aménagements judiciaires mutileront le grand corps de logis ; il faudra la restauration de 1928 à 1938 pour lui rendre son décor.

Diderot demandait qui, de Socrate ou du magistrat qui lui fit boire la ciguë, est aujourd’hui le déshonoré. Pour Jacques Cœur, la réponse est écrite dans la pierre. Chaque année, des dizaines de milliers de visiteurs parcourent son palais, empruntent la route qui porte son nom, s’arrêtent devant sa maison natale qui n’en est pas une. Qui connaît encore Otto Castellani ?
Mais l’affaire enseigne autre chose que la revanche de la mémoire. Jacques Cœur n’était pas un innocent au sens où l’était Suzanne. Il avait confondu ses affaires et celles du roi, servi sa fortune avec l’autorité royale, et commencé sa carrière par des monnaies de mauvais aloi. Un juge impartial aurait peut-être trouvé matière à le condamner.
Ce qui déshonore ses juges, ce ne sont pas les faits : c’est que certains étaient ses débiteurs, ses rivaux et les bénéficiaires de sa chute. Nul ne peut être juge dans sa propre cause ; la maxime était déjà connue au XVe siècle, et l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme ne l’a pas inventée. La sentence de Lusignan n’a pas condamné un coupable ou un innocent : elle a liquidé un créancier.
Le neveu de Rameau aurait, comme toujours, sa réplique. La mémoire lui a rendu son palais ; elle ne lui a rendu ni ses biens, ni sa femme morte pendant qu’on le menaçait des brodequins, ni une tombe. La révision promise par Louis XI n’a jamais été jugée. Et le seul verdict qui l’ait jamais lavé est venu du pinceau des restaurateurs et du pas des touristes.
En bouche close n’entre mouche, disait son décor. Il avait tout prévu, sauf que ses juges seraient ceux qui lui devaient de l’argent.
Chronique n°293
* A propos de cet épisode judiciaire au palais Jacque Cœur de Bourges concernant George Sand, voir notre 44ème chronique dans le JSS 38 du 30 mai 2018
Magistrat honoraire Avocat au barreau de Versailles
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *