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Il échappe à la peine de mort pour les attentats à l’explosif qu’il revendique, et la reçoit deux mois plus tard pour l’assassinat d’un vieil ermite, qu’il avoue.

Notre chroniqueur Étienne Madranges inaugure avec sa 290ème chronique une série dont Diderot fournit le fil. Un juge fit boire la ciguë à Socrate. Dans Le Neveu de Rameau, l’un des interlocuteurs demande : « De Socrate ou du magistrat qui lui fit boire la ciguë, quel est aujourd’hui le déshonoré ? » Le fil de ces chroniques sera donc celui-là : le temps a-t-il déshonoré les juges ? Le JSS publiera prochainement une chronique consacrée à Socrate. La première de la série revient sur l’anarchiste Ravachol.
Le 11 juillet 1892, avant le jour, une foule attend sur une place de Montbrison, devant la porte de la prison. Louis Deibler, exécuteur des arrêts criminels, a monté sa machine pendant la nuit. Le condamné sort, refuse l’aumônier et se met à chanter. Ce n’est pas un cantique : c’est une chanson de cabaret anticléricale et révolutionnaire, « Le Père Duchesne ». Il marche vite. Sur la bascule, il commence une phrase que le couperet coupe en deux : « Vive la ré… »
Personne n’en connaîtra jamais la fin. Le télégramme officiel la complète d’autorité : « Vive la République ». C’est peu vraisemblable ; Jean Maitron penchait pour « Vive la révolution ». Le mot manquant est à l’image du dossier : chacun a entendu ce qu’il souhaitait entendre.
L’homme s’appelle François Claudius Koënigstein, dit Ravachol. Deux mois plus tôt, à Paris, un jury l’a épargné.
Il est né le 14 octobre 1859 à Saint-Chamond. Sa mère, Marie Ravachol, est moulinière en soie ; son père, Jean-Adam Koënigstein, dit « l’Allemand », arrivé des Pays-Bas l’année précédente, est lamineur aux forges d’Izieux. Après le départ de son père, l’enfant prend le nom de sa mère, et c’est sous ce nom qu’il va entrer dans l’histoire. Les pièces de son procès le désignent par un patronyme qu’il n’employait plus ; la France entière, par un nom qui n’était pas le sien.
Teinturier puis contrebandier, faux-monnayeur à l’occasion, musicien de bals, il n’est pas un théoricien de la politique.
Il entre dans l’histoire des grands criminels par deux séries qu’on confond presque toujours.
La première est ligérienne et crapuleuse. L’acte d’accusation retiendra cinq faits. En mars 1886, à la Varizelle, hameau de Saint-Chamond, un homme de quatre-vingt-six ans, Rivollier, et son employée de soixante-huit ans sont assassinés. En mars 1891, une maison de Saint-Étienne est cambriolée puis incendiée. Une nuit de mai, la sépulture de la baronne de Rochetaillée est violée dans le cimetière de Saint-Jean-Bonnefonds dans le but de chercher des bijoux. La même année, dans leur quincaillerie stéphanoise, les dames Marcon, quarante-six et soixante-seize ans, sont tuées. Et en juin 1891, à Chambles, Jacques Brunel, ermite nonagénaire qui vivait d’aumônes près de la chapelle Notre-Dame-de-Grâce et que la rumeur disait riche, est trouvé mort et dépouillé.
De ces cinq faits, Ravachol en avouera trois : la sépulture, l’incendie-vol et l’ermite. Il niera les deux autres jusqu’au bout.
La seconde série est parisienne et politique. Le 1er mai 1891, à Clichy, la police tire sur des manifestants anarchistes. Trois hommes sont arrêtés, frappés, jugés le 28 août ; le ministère public requiert contre eux la peine de mort. Decamps prend cinq ans, Dardare trois, le troisième est acquitté ; aucun policier n’est inquiété. C’est ce procès qui va créer le personnage de Ravachol. Installé à Saint-Denis sous le nom de Léon Léger, il décide de frapper les magistrats. Le 11 mars 1892, une bombe éventre l’immeuble du président Benoît, boulevard Saint-Germain ; le 27 mars, une autre celui du substitut Bulot, rue de Clichy. Les dégâts sont considérables et il y a des blessés. Mais aucun mort. Les cibles n’ont pas été atteintes car les magistrats étaient absents.
Pendant quinze jours, la police ne trouve rien, au point qu’un chroniqueur du Figaro ironise : « Est-ce un mythe, est-ce un homme ? ». Le 30 mars, Ravachol dîne au restaurant Véry, boulevard de Magenta à Paris. Un serveur, Jules Lhérot, qui l’avait servi quelques jours plus tôt et l’avait trouvé bavard, prévient la police. Il faut une dizaine d’agents pour maîtriser l’anarchiste.
Le procès pour ces attentats s’ouvre le 26 avril 1892 devant la cour d’assises de la Seine. La veille, une bombe a détruit lors d’un attentat de représailles le restaurant Véry : le patron, Jean-Marie Véry, et un client sont morts. Un journal anarchiste, « le Père peinard », salue l’« opération de vérification ». Les jurés reçoivent des menaces. Le palais de justice est gardé comme une place assiégée.
Ravachol n’est pas seul sur le banc des accusés. Quatre coïnculpés l’accompagnent : Simon dit Biscuit, un apprenti de dix-huit ans, Chaumentin, Béala et Mariette Soubère. Ravachol revendique tout et les disculpe un à un, ce qui n’est pas seulement de la bravoure : c’est une stratégie de défense, et elle réussira pour trois d’entre eux. Son avocat, maître Lagasse, fait de lui un héritier de la Commune et un soldat de la révolution sociale. Le procureur général Quesnay de Beaurepaire, qui occupe le siège du ministère public, tient la ligne inverse : on veut faire croire, dit en substance le procureur, que les accusés ont commis les crimes d’un parti, quand ce sont des crimes de droit commun. Accusation et défense se disputent moins la culpabilité que la qualification morale de l’homme.
Le code pénal de 1810 ne connaissait pas le terrorisme, et le mot n’avait pas encore le sens qu’il a aujourd’hui. Les bombes de mars 1892 ne sont donc pas poursuivies comme des attentats politiques, mais comme des destructions d’édifices par l’effet d’une substance explosive. La loi ne fournit aucune case pour le mobile ; elle ne connait que le résultat. Ravachol ne parle dès lors que du mobile. Tout le procès de Paris tient dans ce décalage : l’accusé plaide une cause tandis que le code juge des murs éventrés.
Le jury finit par ne donner raison à personne. Il déclare Ravachol coupable, mais lui accorde les circonstances atténuantes. Généralisées par la loi de 1832, elles laissent aux jurés le pouvoir de faire descendre la peine d’un degré, et donc d’écarter la peine capitale sans motivation et sans contrôle : la mort encourue se transforme en travaux forcés à perpétuité, que la cour prononce à l’issue d’une audience marathon. Simon suit le même sort, tandis que Chaumentin, Béala et Soubère sont acquittés. Douze hommes menacés, jugeant au lendemain d’un attentat qui avait tué deux personnes, ont donc refusé la tête de celui qui revendiquait les bombes.
D’aucuns ont cherché à comprendre les raisons de cette décision inattendue. La peur, sans doute, pour une part. Ou le pressentiment qu’une tête tranchée fabriquerait un martyr là où le bagne ne laisserait qu’un forçat. Nul ne sait ce que douze hommes se sont dit dans une chambre des délibérations, à une époque où les jurés décidaient seuls de la culpabilité, sans la présence de magistrats à leurs côtés.
Cette condamnation parisienne n’éteint rien ; elle rend même la suite nécessaire à qui veut l’échafaud. Car les crimes du Forez relèvent d’une autre cour, saisie d’autres faits, et un homme déjà condamné aux travaux forcés à perpétuité peut parfaitement être jugé ailleurs. En cas de condamnations successives, la peine la plus forte absorbe les autres : le second procès devient donc la seule voie par laquelle la mort peut encore être obtenue. Ravachol est transféré. Cinq cents personnes l’attendent à son arrivée à Saint-Étienne.
Ravachol va être jugé dans un couvent. Le palais de justice de Montbrison occupe en effet un ancien couvent de la Visitation (le tribunal de grande instance de Montbrison sera fermé en 2011 lors de la réforme de la carte judiciaire opérée par Rachida Dati), et la cour d’assises siège dans ce qui était la chapelle des religieuses (elle y siègera jusqu’à son transfert à Saint-Etienne en 1968), cet espace clos où les visitandines assistaient aux offices à l’écart des fidèles.

Des murs de stuc gris, des pilastres, des cartouches portant les attributs de la justice, des statues allégoriques sur leurs socles, l’une le glaive baissé. Au fond, sur un damas turquoise et or, les portraits ovales de deux magistrats, l’un en perruque et rabat du XVIIe siècle, l’autre en fraise et bonnet carré du XVIe.

Et, dans une niche en plein cintre, une Justice assise en haut-relief, couronnée, la main de justice d’une main et la balance de l’autre. Sous elle, un cartouche porte une phrase de Cicéron, tirée du « Pro Cluentio » : omnes legum servi sumus ut liberi esse possimus (Nous sommes tous esclaves des lois afin de pouvoir être libres).
Voilà ce qui est écrit au-dessus des juges, le jour où l’on va condamner à mort un homme dont toute la doctrine tient dans la proposition exactement inverse ! C’est aussi, en substance, l’argument que Socrate opposait à Criton venu lui proposer de s’évader : l’injustice d’une sentence n’autorise pas le condamné à répondre à l’injustice en se soustrayant aux lois de la cité.
La règle de la Visitation recommandait que des maximes fussent peintes sur les murs du monastère, pour inviter les religieuses à la réflexion. En installant la cour d’assises dans la chapelle, on n’a pas aboli l’usage : on a changé les maximes. Le mur est resté ce qu’il avait toujours été, un lieu d’admonestation.
Le procès de Montbrison s’ouvre le 21 juin 1892 à neuf heures et quart et dure deux jours. Il n’est plus question de dynamite ni de magistrats parisiens : on demande compte à l’accusé d’une tombe ouverte, d’une maison brûlée, de deux quincaillières assassinées et d’un ermite mort. Cinquante témoins sont appelés ; trente-sept à charge, deux seulement pour Ravachol, son frère et sa sœur. Il avoue ce qu’il a toujours avoué et nie le reste avec la même constance.
Les jurés se retirent à une heure et quart du matin. Quatorze questions leur sont posées. Ils en ressortent à trois heures, et leur réponse est simple : ils écartent l’assassinat des dames Marcon et les crimes de la Varizelle, c’est-à-dire tout ce que Ravachol contestait, et ne le déclarent coupable que de ce qu’il reconnaissait. Puis ils lui refusent les circonstances atténuantes que la Seine lui avait accordées. La cour se retire sans les jurés ; dix minutes plus tard, elle condamne Ravachol à mort. Il accueille l’arrêt d’un cri : « Vive l’anarchie ! »
Il avait préparé une déclaration. Le président Darrigrand l’interrompt et clôt les débats sans lui laisser l’achever ; ses avocats déposeront une requête en nullité pour vice de forme, qui n’aboutira pas. Le texte, remis à son conseil, paraît dans la presse anarchiste avant l’exécution : il y souhaite que les jurés portent le souvenir de leur sentence avec autant de légèreté et de courage qu’il aura, lui, lorsque sa tête sera sous le couteau. La parole interdite au prétoire est lue dans toute la France. C’est une constante de la justice politique : ce qu’un magistrat fait taire, l’imprimerie le répand.

Le jury a jugé Ravachol. Il reste au temps à juger le jury. C’est précisément le nouveau procès auquel Diderot nous invite : après celui de l’accusé par ses contemporains, celui de ses juges par la postérité.
L’affaire n’est qu’un commencement. Le 9 décembre 1893, Auguste Vaillant lance une bombe dans l’hémicycle de la Chambre des députés. Il ne tue personne ; il est guillotiné. Trois jours plus tard, le Parlement vote la loi du 12 décembre 1893 sur la provocation et l’apologie ; le 18 décembre, celle qui étend l’association de malfaiteurs ; puis, le 28 juillet 1894, après l’assassinat du président Carnot, un troisième texte vise la propagande anarchiste elle-même. Leurs adversaires les appelleront les lois scélérates. Le droit ne se contente plus d’attendre l’explosion : il entend atteindre ceux qui la préparent ou la justifient, et il servira contre des journalistes et des typographes autant que contre des poseurs de bombes. Ravachol, lui, devient une chanson de rue (« la Ravachole » sur l’air de « la Carmagnole ») et, pour un temps, un verbe (« ravacholiser » ou anéantir).
Reste un fait qui n’a pas fini d’interpeller le juriste : le même homme, à deux mois d’intervalle, est épargné puis mis à mort. Il faut d’abord écarter la lecture que la légende anarchiste a imposée et que l’on répète encore, celle d’un Montbrison exécutant, sous les habits du droit commun, l’homme que la capitale n’avait pas voulu tuer. Les quatorze questions disent le contraire. Le jury de la Loire a refusé de trancher le doute : il a écarté tout ce que Ravachol contestait et n’a retenu que ses aveux. Sur les faits, il fut scrupuleux. Il n’y a pas eu de procès politique déguisé ; il y a eu un assassin de vieillard condamné pour l’assassinat d’un vieillard.
Ce n’est donc pas la preuve qui sépare les deux verdicts. Dans l’un comme dans l’autre, l’accusé avait tout reconnu de ce qui a fondé sa condamnation. Il ne restait aux jurés qu’une question, la dernière, et elle ne portait pas sur les faits : accorder ou refuser les circonstances atténuantes. Paris les a données, le Forez les a refusées. Rien n’obligeait ni l’un ni l’autre, et ni l’un ni l’autre n’avait à s’en expliquer. Toute la distance entre le bagne et l’échafaud tenait dans ce oui et ce non sans motifs.
Voilà ce que le double verdict met à nu. La peine capitale se décidait moins sur la gravité des faits que sur la place qu’ils occupaient dans l’imagination de douze hommes. Devant l’anarchiste théâtral, escorté de menaces et de journalistes, ceux de la Seine ont peut-être pressenti ce qu’ils fabriqueraient en tranchant. Devant l’homme qui avait tué un ermite pour son magot, ceux du Forez n’ont rien pressenti de tel : un crime ordinaire, une peine ordinaire.
Le paradoxe, ainsi retourné, est plus dur que la légende. Paris a refusé la mort à un poseur de bombes qui n’avait pas de cadavre derrière lui ; le Forez l’a donnée à un homme qui en avait un, et qui l’avouait. Les deux jurys ont jugé selon leur conscience, et le temps n’a rien à reprocher à celui de Montbrison. C’est peut-être le plus embarrassant : la loi autorisait également les deux réponses.
C’est l’objection que Diderot prêtait au neveu de Rameau à propos d’un tout autre condamné. Le temps, disait son interlocuteur, retourne l’infamie sur les juges. Soit, répondait le neveu : en a-t-il été moins condamné, en a-t-il moins été mis à mort ?
Chronique n°290
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